Thèse : Les mondes sous-optimaux de la fantasy

Projet de thèse de Raphaëlle Raynaud

LES MONDES SOUS-OPTIMAUX DE LA FANTASY :
MODALITES ET ENJEUX DES ECOSYSTEMES MERVEILLEUX
(Argentine, États-Unis, France)

Direction : Anne Besson (Université d’Artois, laboratoire Textes et Cultures – UR4028)
Financement : contrat doctoral

La fantasy semble être le genre de tous les possibles : sur le modèle de la Terre du Milieu de Tolkien, la majorité des œuvres prennent pour cadre des mondes vastes et sauvages peuplés par des espèces imaginaires, où naissent des héro·ïne·s surpuissant·e·s destiné·e·s à des quêtes épiques. Dans les œuvres de notre corpus pourtant, les personnages semblent dénigrer pouvoir et performance pour préférer chercher à comprendre leur environnement et s’adapter à ses modalités. Il ne s’agit pas ici seulement d’enjeux narratifs (des limites posées aux facultés des personnages pour permettre à l’intrigue de se nouer) mais bien d’un parti-pris : les auteurs et autrices mettent en scène des protagonistes désireux·ses de laisser leurs capacités dormantes, de s’extraire des quêtes et de refuser leurs pouvoirs. En termes biologiques, ces personnages ont ainsi des comportements « sous-optimaux », niant leur efficacité potentielle et dédaignant la performance pour mieux interagir avec leur environnement. Effectivement, la notion de « sous-optimalité » peut nous permettre de comprendre les raisons idéologiques derrière ces choix narratifs. La notion apparaît d’abord en biologie avec le constat que la lenteur, l’aléatoire, l’hétérogénéité et l’inefficacité sont à la base des capacités d’adaptation des systèmes organiques. Elle peut être transposée à des échelles plus importantes et des domaines différents pour envisager une solution à la crise écologique, permettant de considérer la pertinence, sur le long terme, de systèmes (économiques, agricoles, technologiques) mais aussi de comportements individuels qui ne soient pas optimaux, c’est-à-dire qui ne cherchent pas à maximiser leur profit et leur efficacité.

Les œuvres de notre corpus offrent un cadre extrêmement riche pour réfléchir à la pertinence de conduites collectives et individuelles non-optimales, remplaçant le culte de la performance par la pensée de la robustesse et proposant des alternatives aux logiques de rapidité, d’efficacité et de surproduction qui régissent l’ère de l’Anthropocène. Certains récits de fantasy proposent d’explorer des univers d’abondance où humain·e, faune et flore cohabitent en symbiose. Ces mondes inversés, en miroir du nôtre, posent des limites à la technique et à la science pour mieux mettre en question les dogmes d’optimalité et d’efficacité économique. Élargir cette hypothèse à d’autres romans de fantasy présentant des mondes aussi luxuriants serait ici tentant pour tester la potentielle généralisation de ces traits sous-optimaux. Or force est de constater que le genre, surtout depuis les années 2000, est investi par un grand nombre d’œuvres mettant en scène des écosystèmes plus arides. Gravitant à la frontière de la science-fiction, ces œuvres basent toutefois leurs intrigues sur des quêtes épiques, des capacités magiques et un lien avec le sacré qui les rapprochent de la fantasy. Y compris dans ces mondes ravagés, les pouvoirs des protagonistes peuvent encore suivre des logiques sous-optimales d’un autre type : au lieu d’exploiter leurs pouvoirs pour survivre dans une nature hostile, les protagonistes les utilisent pour interagir avec leur environnement dans une optique qui dépasse la survie individuelle, voire la dénigre.

Il ne s’agit pas d’opposer les œuvres présentant des terres fertiles aux œuvres présentant des terres inhospitalières, mais au contraire d’observer la permanence de certaines constantes (la sous-utilisation des pouvoirs, la quête de l’adaptabilité plutôt que de la force, la fusion avec son environnement) dans un éventail d’univers différents allant des terres fertiles aux terres inhospitalières en passant par différents degrés de précarité. Régis par la faiblesse, la lenteur, la redondance et l’hétérogénéité, les mondes fictifs créés par nos auteurs et autrices esquissent des modes de vie sous-optimaux qui prennent sens dans le contexte environnemental du lectorat.

Corpus principal

  • Anglophone
    HOBB Robin, The Farseer Trilogy, Harper Voyager, Londres, 1995-1997, 3 vol.
    JEMISIN N.K., The Broken Earth Trilogy, Little Brown Book Group, New York, 2015, 3 vol.
    LIU Marjorie et TAKEDA Sana, Monstress : Awakening, Image Comics, Portland, 2016, 3 vol.
  • Francophone
    BOTTERO Pierre, Le Pacte des Marchombres : l’intégrale, Rageot, Paris, 2010, 3 vol.
    DAMASIO Alain, La Horde du Contrevent, La Volte, Clamart, 2004.
    HAMON Jérôme et CARRION Antoine, Nils, Soleil Production, Toulon, coll. « Métamorphose », 2016, 3 vol.
  • Hispanophone
    BODOC Liliana, La saga de los Confines, Norma, Buenos Aires, 2000, 3 vol.
    GORODISCHER Angelica, Kalpa Imperial, Minotauro, Barcelone, 1983.
    MAZZITELLI Eduardo et ALCATENA Enrique, Acero Líquido, Loco Rabia, Buenos Aires, 2010.
Article publié ou modifié le

9 janvier 2024