Ressources primaires : le système sol, eau, biomasse

Ces trois ressources vitales, épuisables mais non-substituables, font système et sont donc indissociables (Negrutiu et al, 2020). Elles illustrent les enjeux majeurs du présent. Des clefs pour la santé commune et les besoins vitaux, en passant par les systèmes alimentaires.
L’exigence de santé commune est tributaire des liens alimentation-agriculture-nature. L’agriculture est un écosystème créé par l’homme dans lequel les sols, l’eau et la biomasse - principaux composants de la biosphère - sont massivement appropriés par les humains à des fins diverses, notamment alimentaires. Non seulement appropriés, mais trop souvent dégradés (Negrutiu et al, 2020 ; FAO, 2021 ; Erb et Gingrich, 2022).
Le changement d’affectation des sols par l’agriculture, qui couvre aujourd’hui 40 % du système terrestre, doit être considéré comme la plus grande opération de géo-ingénierie humaine sur terre (Verburg et al, 2015), donc une "merveille" du monde largement ignorée. Les sols constituent des écosystèmes des plus complexes et très vulnérables : stockage de carbone, support vivant de biomasse et matrice de biodiversité (donc facteur de santé et de sécurité alimentaire et énergétique), filtration de l’eau, etc. Et donc source de conflits permanents. Le défi pour les agendas et les politiques actuels est colossal : toute nouvelle augmentation de l’anthropisation des écosystèmes est censée entraîner des changements d’état incontrôlés dans la biosphère (Barnosky et al, 2012 ; Steffen et al, 2015), et notamment l’érosion rapide de la biodiversité. Le dernier rapport de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (Global Land Outlook, 2022) précise que 70 % des terres émergées sont anthropisées, dont 40 % sont diversement dégradées. Cela veut dire que la productivité biologique de ces sols baisse et menace la moitié de la population mondiale qui y vit des produits de ces terres. Par ricochet, cette dégradation impacte le PIB global, dont on estime que la moitié est portée par les produits et les services de la nature (v. aussi Dasgupta, 2021 ; Negrutiu et al, 2020).
La sécurité alimentaire est cruciale dans toutes les sociétés car la nourriture, dérivé de la biomasse, est le pendant physiologique des autres enjeux énergétiques, essentiellement thermiques (habitat, transport, communication). Elle est un constituant majeur de la santé. Comme la moitié de l’humanité est en situation de détresse ou précarité alimentaire, sanitaire ou climatique, l’ensemble constitue un casse-tête multifactoriel dans les politiques traitant des transitions biomasse-énergie / alimentation (modes de vie et développement, changement d’usage des sols et disponibilités de terres, intensifications agro-pastorales et forestières, émissions CO2, etc. ; Kalt et al, 2020 ; Mourjane et Fosse, 2021).
La production de biomasse verte est le résultat de la photosynthèse, une innovation fondatrice de la vie sur Terre pour capturer l’économie cosmique solaire. La biomasse fonctionne également comme réservoir vivant d’eau et contribue à la dynamique de l’air et à la formation des sols. Ensemble, ils participent dans les cycles globaux du carbone et de l’eau, et dans l’état du climat. Au carrefour de la vie terrestre, cette biomasse est l’essence même de nos existences et sociétés, et cela depuis longtemps (Daviron, 2019). Les humains l’utilisent de maintes façons : nourritures, fourrages, fibres, construction et énergie, pharmacie et autres biomolécules ou biomatériaux. La philosophie a fini par accorder aux plantes terrestres des lettres de noblesses qui peuvent surprendre (Coccia, 2020 ; Buehlmann, 2020), car elles nous renvoient devant un constat de fâcheuse négligence envers ces êtres vivants.

Les mêmes constats concernent les ressources en eau. Prenons l’exemple des eaux souterraines qui représentent 99 % des réserves. Ces aquifères sont donc un trésor qui relève de la sécurité nationale (et même du secret). Leur exploitation souvent excessive et pollution invisible ont fait l’objet en 2022 d’un rapport UNESCO et du 9e Forum mondial de l’eau à Dakar et la session des Académies américaines réunies intitulée « Future of managed aquifer recharge » (3 mai 2022).
L’eau constitue, avec les sols et la biomasse, un triangle vicieux dans la spirale de la détérioration combinée de ces ressources terrestres primaires. Par exemple, l’accaparement accrue des terres dans le monde et l’importation massive de biomasse qui renferme l’eau des territoires exportateurs (« l’eau virtuelle ») sont des facteurs aggravants dans cette spirale.
La géopolitique et la démographie montrent que les causes sous-jacentes à cette détérioration ne devraient pas se relâcher dans un avenir proche. Localement, les questions de l’intensification agricole, de l’érosion des sols et du forcing foncier restent critiques. L’intensification de l’utilisation des sols, évaluée par l’augmentation de la productivité agricole, est compromise par une gestion inappropriée des sols, dont l’érosion et l’utilisation prolongée d’intrants chimiques sont des facteurs aggravants (Negrutiu et al, 2020). S’ajoutent à cela des facteurs politiques et socio-économiques, notamment les systèmes fonciers. Ces derniers favorisent une grande déconnexion entre la valeur financière de la terre et sa valeur selon les capacités multifonctionnelles des sols, agriculture comprise.
En bref,

  • la santé intégrée et intégrale du système sols-eau-biomasse est une « assurance » permettant de faire face aux chocs et aux risques sociaux et écologiques.
  • la poursuite des changements d’utilisation / appropriation des terres et le rythme de ces changements détermineront les moments de basculement d’état socio-écologique du système sol-eau-biomasse (Barnosky et al, 2012 ; Mote et al, 2020) et les tendances associées dans la dynamique des seuils planétaires (Steffen et al, 2015).

Notes
Barnosky A et al (2012) Approaching a state shift in Earth’s biosphere. Nature 486, 52–58.
Buehlmann V (2020) Photosynthesis . Philosophy Today. DOI : 10.5840/philtoday2020124310
Coccia E (2020) La vie des plantes. Une métaphysique du mélange. Bibliothèque Rivages.
Dasgupta P (2021) The Economics of Biodiversity : The Dasgupta Review. (London : HM Treasury). www.gov.uk/official-documents.
Daviron B (2019) Biomasse : une histoire de richesse et de puissance. Ed. Quae, Versailles
Erb KH et Gingrich S (2022) Biomass—Critical limits to a vital resource. One Earth 5(1) : 7-9.
Global Land Outlook (2022) GLO2 UNCCD Land Restoration for Recovery and Resilience. https://www.unccd.int/sites/default/files/2022-04/UNCCD_GLO2_low-res_2.pdf
FAO (2021) L’État des ressources en terres et en eau pour l’alimentation et l’agriculture dans le monde - Des systèmes au bord de la rupture. Rapport de synthèse 2021. Rome. https://doi.org/10.4060/cb7654fr
Kalt G et al (2020) Greenhouse gas implications of mobilizing agricultural biomass for energy : a reassessment of global potentials in 2050 under different food-system pathways. Environ. Res. Lett. 15. 034066. https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/ab6c2e/meta
Mote S et al (2020) A Novel Approach to Carrying Capacity : From a priori Prescription to a posteriori Derivation Based on Underlying Mechanisms and Dynamics . Annual Review of Earth and Planetary Sciences 48 : 657-683.
Mourjane I et Fosse J (2021) La biomasse agricole : quelles ressources pour quel potentiel énergétique ? Document de travail, n° 2021-03. https://www.strategie.gouv.fr/publications/biomasse-agricole-ressources-potentiel-energetique
Negrutiu et al (2020) Flowers in the Anthropocene : a political agenda. Trends in Plant Science 25, 349-368.
Steffen W et al (2015) Planetary boundaries : Guiding human development on a changing planet. Science 347(6223). DOI : 10.1126/science.1259855
Verburg PH et al (2015) Land system science and sustainable development of the earth system : A global land project perspective. Anthropocene 12, 29-41.

Article publié ou modifié le

6 octobre 2022