Santé commune, la santé en commun – désir intemporel

La santé commune, c’est la santé partagée des personnes, des sociétés, de la biosphère. La définition de référence donnée par The Lancet-Rockefeller Foundation est récente : la santé de la civilisation humaine et l’état des systèmes naturels dont elle dépend (en anglais, Planetary Health ; Whitmee et al, 2015). La santé inclusive « nature-société-individus » rend les trois catégories de santé indivisibles, interdépendantes et réciproques. Les fondements juridiques des trois catégories de santé ont été élaborés depuis plus de 50 ans.

  1. La santé des personnes (individuelle) selon l’OMS (1948) n’est pas seulement l’absence de maladie ou d’infirmité, c’est un état de bien-être complet (physique, mental, social).
  2. La santé sociale, collective signifie l’accès équitable pour tous aux ressources sociales, culturelles, naturelles et constitue un vecteur de cohésion sociétale. Le CSE des Nations Unies (1994) précise que les droits civiques, culturels, politiques, sociaux sont universels, interdépendants, indivisibles.
    C’est l’objectif du socle de protection sociale universelle (ILO/OIT, 2014), un projet à l’ambition mondiale d’instaurer un dispositif de sécurité et de protection sociale minimale dans chaque pays du monde. Il devra permettre à tous les individus de bénéficier de soins médicaux de bonne qualité, aux chômeurs et aux travailleurs pauvres de percevoir un revenu minimum de sécurité et/ou des prestations sociales, et favoriser l’accès à des services et ressources essentiels comme l’eau, l’alimentation ou encore l’éducation.
  3. La santé des milieux naturels implique le maintien de l’organisation, des fonctions et de l’autonomie du système dans le temps (Rapport et al, 1998). L’intégrité des écosystèmes terrestres est évaluée en termes de productivité, de diversité morphologique et fonctionnelle, et de résilience au stress.
    L’Assemblée générale des Nations Unies défend depuis 1948 le droit à un environnement sain (relation entre la qualité (santé) de l’environnement et les droits fondamentaux. La santé des milieux est un puissant déterminant de santé sociale et personnelle, qui s’inscrit dans une démarche politique préventive. 74 années plus loin, la dégradation des milieux naturels (donc du socle des ressources biosphériques) est reconnue comme une source de risque majeure pour les activités économiques et objet de contestation et confrontation géopolitiques sur les ressources (World Economic Forum, 2022).

Le Rapport Lancet / Oslo University (Ottersen et al, 2014) conclut que Dans une société basée sur la justice sociale et la responsabilité écologique la santé devient condition - résultat - indicateur de soutenabilité. La santé doit être adoptée comme valeur universelle et objectif social et politique partagés par tous. Opposer santé et économie revient à opposer économie et écologie par le truchement du social. La santé humaine, parce qu’elle est socialisée, implique toujours une forme d’organisation économique, mais cette organisation est soumise aux besoins, aux limites et aux conditions de la vie. Pour paraphraser Barbara Stiegler (2020), relier santé et économie signifie ne pas abandonner l’économie à la logique marchande du profit et tenir compte des questions de dignité humaine (faim, pauvreté, etc.).
En même temps l’économie doit être comprise comme un sous-système de l’écosphère, une économie intégrée dans les contraintes naturelles, une économie qui reflète de manière adéquate les flux et les débits d’énergie/matière (Røpke, 2004 ; Rees, 2015).

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L’analyse d’Eloï Laurent (2018) intègre l’économie et l’écologie par la problématique santé.
Cela revient à

  • appréhender une réalité humaine en identifiant des fins et des valeurs qui donnent du sens et orientent les actes,
  • redéfinir des priorités sociales et écologiques à différentes échelles d’organisation,
  • inspirer l’élaboration de protocoles de bonnes pratiques et mobiliser les ressources nécessaires à la mise en œuvre de processus territorialisés de transition socio-écologique pour collectivités, institutions, structures et entreprises.

On voit que la notion de santé est à la fois une valeur universelle, une métaphore, une loterie génétique et environnementale, une méthode (diagnostic, bilan, …). D’où son intérêt sociétal, sa puissance politique. Elle reflète l’essence de la dignité humaine et des biens communs, et fournit la légitimité et l’acceptation des intérêts à long terme contre des avantages immédiats.
Cette manière de voir est radicalement différente de ce que la modernité nous a transmis. Elle a cru pouvoir, par démesure, renoncer à penser dans un « même monde global » les relations infinies entre la santé humaine et la santé de la Terre. L’approche inclusive et indissociée par la santé commune affirme au contraire qu’il existe une communauté de destin entre l’épanouissement de la santé personnelle, la santé des sociétés et la santé des milieux naturels. La santé devient l’expression d’une symbiose : le soin renoue les liens, fait passer de la bataille universelle à la sollicitude rare (Michel Serres). Autrement dit, la capacité des sociétés pour fonder la paix sociale sur l’inséparabilité du bien-vivre des gens et du soin des ressources dont ils dépendent consacre la vision sociale-écologique promue par les travaux d’Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie.
Ainsi, les systèmes écologiques et sociaux sont indivisibles (Bourgeron et al., 2018 ; Li et al., 2020).

Par conséquent, la santé commune devient récit. Le récit du lien social et du temps long, pour éclairer l’ambivalence des rapports que les humains ont à la santé et aux ressources. En somme, la santé commune est amenée à transformer, ou tout au moins à enrichir, la notion de liberté (Charbonnier, 2020), en mettant la responsabilité partagée au coeur des engagements politiques. Ces engagements alimentent une liberté sociale nécessaire à mettre l’économie dans la société et l’écologie dans le social.

Références
Bourgeron P et al. (2018) Understanding large‐scale, complex, human–environmental processes : a framework for 724 social–ecological observatories. Frontiers in Ecology and the Environment 16, S52-S66.

Charbonnier O, Abondance et liberté, une histoire environnementale des idées politiques. La Découverte.

ILO (2014) World social protection report 2014/15 : Building economic recovery, inclusive development and social justice. Geneva : ILO. ⚠️ <html>http://www.social-protection.org/gimi/gess/ShowTheme.action?id=3985</html>.

Laurent (E 2018) Et si la santé guidait le monde ? Une société socio-écologique. Editions LLL

Li T et al (2020) A review of social-ecological system resilience : Mechanism, 834 assessment and management. The Science of the Total Environment, 723, 138113.

Ottersen OP et al (2014) The Lancet–University of Oslo Commission on Global Governance for Health – The political origins of health inequity : prospects for change. The Lancet 383, 630-667.

Rapport DJ et al (1998). Assessing ecosystem health. Trends in Ecology 910 & Evolution 13, 397–402.

Rees WE (2015) Economics versus the economy, http://www.greattransition.org/publication/economics-vs-the-economy

Røpke I (2004) The early history of modern ecological economics. Ecological Economics 50 : 293- 314
Stiegler Barbara, Libération, Interview 30/04/ 2020

WEF (2020) World Economic Forum, Nature Risk Rising : Why the Crisis Engulfing Nature Matters for Business and the Economy. http://www3.weforum.org/docs/WEF_New_Nature_Economy_Report_2020.pdf

Whitmee S et al (2015) Safeguarding human health in the Anthropocene epoch : report of The Rockefeller Foundation-Lancet Commission on planetary health. The Lancet 386, 1973–2028.

Article publié ou modifié le

8 septembre 2022