Russie-Ukraine-Chine-Sibérie. Poker géopolitique et géoéconomique

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A un moment où crises et contraintes sociales et écologiques s’accumulaient sur tous les fronts, la tragique guerre en Ukraine interroge, car c’est une guerre perdant-perdant sur le court et le long terme [1] : Quel est le projet à moyen terme de Poutine et de la Russie, même si on sait que depuis la chute de l’URSS l’Occident n’a pas été à la hauteur des nouveaux enjeux historiques ? A qui profite le crime, si on pense géopolitique des ressources sur un pas de temps plus long ? Pour tenter de comprendre, un comparatif socio-économique Russie-Chine est présenté ci-après.

Bilan comparatif Russie-Chine Indicateurs et données statistiques disponibles entre 2015 et 2021. Pour chaque variable, la même année a été retenue pour les deux pays [2].

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(*) En Russie , réforme constitutionnelle, réformes économiques et sociales ; économie socialiste de marché, décentralisation ; dislocation de l’URSS. En Chine , constitutionnalisme à la chinoise avec parti unique (« un État socialiste de dictature démocratique populaire, dirigé par la classe ouvrière et basé sur l’alliance des ouvriers et des paysans »). Une révolution structurelle des Quatre Modernisations (industrie et commerce, éducation, organisation militaire et agriculture), économie socialiste de marché, et l’élaboration d’une législation libérale.

Le tableau montre que la situation des deux pays est comparable sur plusieurs aspects, mais le facteur 10 concernant sa population, son PIB et sa défense donne à la Chine des cartes potentiellement décisives sur le moyen terme. Pour aller plus loin, quelques commentaires sur trois points.

  • Acquisition de terres étrangères  [3] - essentiellement dans les pays du sud, en Afrique et en Asie.
    Les Etats-Unis sont premiers dans des opérations d’accaparement des terres (land grabbing), avec 6,5 millions d’hectares sous contrat, suivis par la Malaisie. La Chine est dans la 2ème moitié de la liste des 10 premiers investisseurs. Ces pays suivent apparement la formule attribuée à Mark Twain : “Buy land — they’re not making it anymore. » Land grabbing est une nouvelle forme de mercantilisme dans le régime global des politiques économiques et des systèmes agro-alimentaires pour l’approvisionnement en nourriture, fourrage, bois et biocarburents. Toutes ces formes de biomasse sont une manière de sécuriser en même temps des ressources en eau via le land grabbing. Par ex., une tonne de blé importée économise 1.300 tonnes d’eau domestique. Donc, sont concernées les trois ressources primaires dont dépend les besoins fondamentaux des populations : sols, eau, biomasse.
  • La Sibérie  [4] A la première conférence de l’APEC (Asia Pacific Economic Cooperation) qui s’est tenue à Vladivostok en 2012, le président Poutine affirmait : « Le développement de la Sibérie et de l’Extrême-Orient est LA priorité nationale pour la Russie durant tout le 21ème siècle. L’objectif est de développer l’ouverture sur l’Asie et le Pacifique, les défis sont sans précédent à cette échelle ce qui implique que les mesures qui seront prises sont hors du commun et hors des standards ».
    Suivant le Tableau ci-dessus et la guerre en Ukraine, la priorité sibérienne semble s’éloigner inéluctablement. Et pourtant, l’écrasante majorité des richesses minérales russes se trouve en Sibérie, et notamment dans l’Extrême-Orient, gaz et pétrole, mais aussi tous les minerais essentiels.
    La Sibérie possède la plus grande réserve d’eau douce du monde. La plus grande forêt du monde, aussi, dont les ressources forestières se détériorent lentement et sûrement, faute d’exploitation durable.
    L’agriculture sibérienne est une réalité « devenue une anecdote avec l’échec dans la politique d’occupation du territoire ». Les potentialités sont grandes, le marché chinois voisin est demandeur. Mais des investissements en matériel, en technologie, en transport manquent.
    Côté chinois, les importations chinoises ont tendance à augmenter et le secteur financier chinois monte en puissance en Russie (1) Depuis 2007, des petits entrepreneurs chinois ont investi en Sibérie dans l’agriculture (par ex., mise en culture de 460.000 ha), l’exploitation forestière et la pêche. En somme, voici la Sibérie, avec ses 13,1millions km², territoire-sous-continent que la Russie a peut-être conquis trop facilement dans le passé. Sibérie assez vierge pour imaginer qu’une aspiration économique par la Chine si proche ne soit qu’une question de temps. La trajectoire de la nouvelle Route de la Soie qui traverse l’Asie centrale est là pour nous l’indiquer.
  • Les initiatives géoéconomiques montrent les visées contrastées des deux pays, avec des perceptions d’échelles de temps distinctes. Côté russe, le temps semble s’être arrêté, qu’il s’agisse d’un effet marche arrière ou de fuite en avant, dans le style de l’ URSS. Côté chinois, le temps long se construit par une architecture de temps courts qu’illustre bien les nouvelles Routes de la Soie. Dans la tête de Xi Jinping, la Sibérie (l’Afrique aussi) est l’entreprise-test dans son dessein d’un nouvel ordre mondial. Ordre que Poutine, qui n’a pas bien lu Tolstoï, facilite en s’éloignant de sa stratégie sibérienne de 2012. C’est pourquoi la Chine observe l’évolution de la situation en Ukraine en pesant soigneusement ses multiples intérêts et objectifs sur la route soyeuse qui longe la Sibérie. L’aspiration économique de la Sibérie par la Chine se fera très probablement sans besoin de passer par la case militaire.

Et l’Europe dans tout cela ? En remontant dans le temps et en attendant sa supposée indépendance énergétique, on aurait pu imaginer l’Europe oeuvrant pour une Ukraine - pont avec la Russie pour expérimenter en Sibérie des alternatives pour faire la paix entre les hommes, les milieux (dont l’Arctique), et les cultures. Au profit d’ une civilisation que les grands récits des dernières décennies appellent de leurs voeux. Civilisation pour laquelle la Russie aurait pu mettre au panier un investissement au moins équivalent au coût de sa guerre en Ukraine et les alentours.
Trop tard ? Non, mais cela dépendra maintenant du destin à moyen terme du projet chinois de nouvel ordre mondial. L’enjeu sibérien va dessiner la ou les polarisations économiques et politiques des deux décennies à venir. Avec des contraintes socio-écologiques sans précédent.

Ioan Negrutiu, 13 mars 2022

Article publié ou modifié le

18 mars 2022