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CAC 40 et photosynthèse, des atomes et des fleurs

Les débats sur les revenus du capital et du travail, le taux de rentabilité minimum requis par les actionnaires (le coût des fonds propres), et même la baisse du taux de rendement du capital, ne datent pas d’hier. Récemment, ATTAC, Eloi Laurent, ou Alain Minc ont fait des analyses [1] sur le sujet.

Par contre, de combien il faut baisser ces taux ou faut-il penser en termes de seuils, restent des questions ouvertes. Pour y répondre, je vous invite à faire des liens entre le capital ultime (cosmique, solaire) et sa thermodynamique, la photosynthèse et son capital écologique terrestre, et le CAC40 (ou équivalent) et sa rentabilité hors-sol. Afin de proposer une piste.
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La dynamique énergétique de la biosphère fait que le Système Terre fonctionne comme une batterie spatiale [2] . Les activités humaines et l’énergie extraite durant les derniers siècles ont permis de bâtir l’économie intensive et polluante d’aujourd’hui. Une économie de dette, qui décharge imperceptiblement la batterie Terre. Pourquoi, comment ?

Le capital écologique est in fine l’oeuvre de la photosynthèse. Pour les organismes non-photosynthétiques, comme nous les humains, les algues dans les océans et les plantes terrestres jouent les intermédiaires : elles nous permettent d’accéder aux produits dérivés du capital cosmique. Ces organismes chlorophylliens sont capables de convertir l’énergie solaire diffuse de faible qualité en énergie chimique de haute qualité (des composés organiques, des sucres). Les deux lois de la thermodynamique dictent l’équilibre (en termes de taux et d’échelle de temps) de cette conversion, dont l’énergie produite est stockée sous forme de biomasse. La biomasse globale structure les écosystèmes, les chaînes alimentaires, et la biodiversité. L’ensemble maintient les flux des cycles biogéochimiques (eau, CO2, azote, etc.), aide à réguler le climat [3] . Les écosystèmes, comme les banques d’antan, se constituent une réserve de biomasse (l’ancienne étant les énergies fossiles d’aujourd’hui). C’est le matelas, les économies de la biosphère, pour des jours difficiles (sécheresses, cataclysmes, extinctions). Avec l’Anthropocène, ces jours sont de retour. Ainsi, en 2011, la pénurie de « l’offre » totale de biomasse était de 6 % par rapport à la demande en denrées alimentaires, aliments pour animaux, produits chimiques et matériaux, bioénergie et biocarburants [4].

La dette prend donc des proportions, car le matelas se garnit lentement, au rythme du rendement de la photosynthèse : moins de 2 % de l’incidence des rayons solaires sur la terre (on parle d’efficacité d’interception et conversion de la lumière ; 3). Ce taux est faible, déjà avant amortissement, estimé lui à 50 % du produit brut de la photosynthèse. Il l’est parce que les réactions physico-chimiques, transformant l’énergie solaire en sucres et O2, produisent des déchets toxiques que les cellules vertes doivent traiter ( un peu comme des subprimes et du nucléaire). En vouloir augmenter le rendement, les produits toxiques augmentent aussi, les cellules s’effondrent. En somme, le rendement du capital écologique est plafonné à 2 %.

Côté affaires, la pensée Wall Street des rendements à deux chiffres est une norme bien installée aujourd’hui. Par exemple, en 2017 les taux de profit étaient en moyenne supérieurs à 10 % [5] .

Donc, 2 % pour le capital écologique, 10 % ou plus pour le capital financier. Problème : les affaires humaines ont besoin en dernier ressort du capital solaire et ses dérivés, mais l’inverse n’est pas vrai. Lorsque la dette écologique augmente et la décroissance écologique s’accélère, il faut bien purger le système. Comprendre cela a pris du temps, car le matelas en question est de constitution robuste. Il ne l’est plus, sa dynamique étant typique des risques lents, systémiques.

Moralité de cette histoire ? Pour éviter les ajustements non souhaités de la batterie Terre en réponse aux lois implacables de la thermodynamique, il est souhaitable d’aligner toutes nos petites et grandes ambitions sur le seuil de 2% de la photosynthèse. Gage minimum d’un équilibre avec la nature, mais avec la santé en partage (3).`

Pour nous motiver en ce sens, voici la fascinante histoire de l’atome et de la fleur, deux œuvres de la nature qui travaillent littéralement la lumière solaire, quoique de manière différente : la physique nucléaire et la chimie organique [6]. Alors que les processus de scission en physique nucléaire produisent de la lumière avec de la matière, les processus de la photosynthèse incorporent la lumière dans la matière. De ces deux processus, un seul, la fission nucléaire, a largement inspiré les discours philosophiques tout au long du XXe siècle. L’autre, la photosynthèse, a été comprise dans des termes non moins étonnants, mais avec beaucoup moins d’excitation et de crainte. Et pourtant, les organismes photosynthétiques qui absorbent et traitent l’énergie solaire font que, avec eux et par eux, la terre produit son atmosphère et laisse respirer les êtres qui la peuplent. Et consommer la biomasse.

Pour comprendre ce qu’est le monde, il faut visiblement commencer par comprendre les plantes. Pour ceux qui doutent, passer par la cuisine florale est un bon début.

Ioan Negrutiu, 27/01/2021

Publié ou mis à jour le 28 janvier 2021

Notes

[1ATTAC (2020) Ce qui dépend de nous. LLL Ed. ; Laurent E (2020) Et si la santé guidait le monde ? L’espérance de vie vaut mieux que la croissance. LLL Ed. ; Minc A (2021) Interview par J. Lefilliâtre, Libération du 15 janvier (pp 12-14) ; Le capitalisme au temps du Covid évoqué sur notre site (http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article630)

[2Schramski et al (2015) Human domination of the biosphere : rapid discharge of the earth-space battery foretells the future of humankind. PNAS 112, 9511-9517

[3Negrutiu et al (2020) Flowers in the Anthropocene : a political agenda. Trends in Plant Science 25, 349-368. https://doi.org/10.1016/j.tplants.2019.12.008 ; v. aussi Thermodynamics, Man, and Biosphere. http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article543

[4Pietrowski et al (2015) Global bioeconomy in the conflict between biomass supply and demand. Industrial Biotechnology 11, 308-315. doi:10.1089/ind.2015.29021.stp.

[5Cosnard D, Le Monde, 4 août 2017, p12 ; 75 milliards d’euros de profit pour les champions du CAC 40. https://www.lemonde.fr/bourse/article/2017/03/09/75-milliards-d-euros-de-profit-pour-les-champions-du-cac-40_5091863_1764778.html

[6Bühlmann V (2020) Photosynthesis. Philosophy Today. DOI : 10.5840/philtoday2020124310 ; Coccia E (2016) La vie des plantes. Une métaphysique du mélange. Payot & Rivages.