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Pour s’adapter, il faut s’inspirer du vivant et cesser d’optimiser à tout prix

La période post-Covid va nous confronter à la notion de performance. Mais la biologie nous apprend que les êtres vivants se construisent avant tout sur beaucoup d’inefficacités locales. Nous montrent-ils une autre voie ?

Pour s’adapter, il faut s’inspirer du vivant et cesser d’optimiser à tout prix

Tribune. Sommes-nous en guerre ? A voir le branle-bas de combat dans les hôpitaux, les services municipaux ou les supermarchés, cette période pourrait évoquer la guerre dans sa composante structurelle : nous optimisons nos services pour répondre à un ennemi avec la plus grande efficience possible. Finalement, plus que le conflit armé ou la gouvernance, le dénominateur commun de la guerre est surtout l’augmentation maximale des performances.

Mais la période du Covid-19 est aussi celle où, pour beaucoup, nous devons rester confinés, être en chômage partiel, ralentir… bref, être démobilisés. Alors cette « guerre » est un peu schizophrène. En poussant plus loin, pour certains, cette période est la découverte de la vraie longueur du temps. Pour les plus chanceux, cela pourrait même déboucher sur des changements plus profonds, une remise en cause du stress passé devenu d’un seul coup obsolète. Dès lors, étions-nous plutôt « en guerre » auparavant, sans le savoir ?

Une course à l’optimisation

Pour répondre à cette question, un regard rétrospectif s’impose. Revenons en 1914, dans une France essentiellement rurale. A cette époque, le taylorisme n’était pas répandu. Tout change dans les usines d’armement entre 1914 et 1918, où les obus sont fabriqués à la chaîne. En 1919, la paix est revenue, les usines ne fabriquent plus d’obus, mais elles conservent leur fonctionnement tayloriste si efficient [1].

Plus tard, pendant la guerre du Vietnam, les premiers porte-conteneurs permettent l’approvisionnement de l’armée américaine. Pour optimiser ces longs trajets, les navires ne reviennent pas à vide du Vietnam : au retour ils passent par le Japon afin d’importer des marchandises aux Etats-Unis (1). En 1975 la guerre s’arrête mais ce commerce optimisé continue ; la mondialisation par porte-conteneurs est née.

L’augmentation des performances constitue un attracteur manifestement trop fort. Nous faisons rarement machine arrière quand nous obtenons des gains en efficience. Alors, sommes-nous condamnés à être de plus en plus performants ?

La sous-optimalité du vivant

Les êtres vivants ne sont pas optimaux, ils sont au contraire sous-optimaux. Il suffit de considérer notre température corporelle pour le constater. A 37°C, la plupart des enzymes de notre corps ne sont pas à leur maximum d’activité. Quand arrive la fièvre, certaines de ces protéines atteignent leur optimum, le système immunitaire fonctionne à plein régime. Toutefois, quand la fièvre disparaît, notre corps revient à la norme sous-optimale.

La performance n’est pas le dénominateur commun des êtres vivants. En fait, à bien y regarder, les êtres vivants sont relativement inefficaces. C’est notamment ce que les progrès de la biologie moléculaire, de la modélisation informatique ou de la microscopie nous indiquent : à l’échelle moléculaire, les systèmes vivants sont très aléatoires, très redondants, très hétérogènes, très incohérents… bref pas très performants.

Mais comment cela peut-il fonctionner ? L’interaction entre ces différentes faiblesses permet de créer de nouveaux équilibres. Ainsi, la plupart des facteurs moléculaires dans nos cellules sont en très faible nombre, ce qui explique en partie le caractère imprévisible du vivant, même à cette échelle. Toutefois, il existe une grande redondance dans ces familles de molécules et dans les processus biologiques, ce qui compense en partie les aléas. Finalement, deux « faiblesses », l’aléatoire et la redondance, s’équilibrent. C’est un peu comme pour une voiture, où accélération et freinage permettent d’avoir une vitesse stable quelle que soit la pente de la route. Chez le vivant, l’entretien d’une telle autonomie permet la résilience face aux fluctuations environnementales.

L’agroécologie permet d’ailleurs de l’illustrer à une échelle mieux appréhendable. L’ultra-performante monoculture, si décriée aujourd’hui en raison de ces externalités négatives, est progressivement remplacée par des mélanges variétaux. Il s’agit d’une version sous-optimale des grandes cultures. En effet, en semant des variétés de blé différentes, le rendement n’est pas maximal. Mais la diversité génétique du champ permet aux plantes de faire mieux face aux aléas environnementaux : les interactions entre espèces permettent des synergies pour lutter contre des pathogènes ou contre la sécheresse [2]. Le rendement n’est pas maximal, mais il est plus stable.

Finalement, la sous-optimalité est un formidable soutien aux capacités d’adaptation : les systèmes vivants peuvent contourner les difficultés, non pas parce qu’ils sont bien préparés, mais plutôt parce qu’ils sont toujours dans un état dynamique, explorant les possibles. L’évolution n’a pas sélectionné la performance comme compas indépassable, mais bien la résilience, c’est-à-dire la capacité à survivre aux fluctuations de l’environnement et à se transformer si les conditions l’exigent.

La paix de demain ?

La période du Covid-19 met à nu nos systèmes socio-économiques. En fait, il n’a pas fallu attendre ce virus pour remettre en cause les dysfonctionnements d’une société devenue trop performante. C’est d’ailleurs ce qu’Ivan Illich dénonce dans la « contre-productivité », quand l’excès de performance nous condamne [3]. D’autres formes de résistance sont apparues. Carlo Petrini remet en cause la performance absurde des fast-foods, et invente le « slow food » en réaction [4]. De même, le paysagiste Gilles Clément invente un nouveau jardin, contre les aberrations de l’excellence ornementale permise à coups de destruction massive et d’armes chimiques [5]. La chambre du futur, ou du temps long, proposée par Dominique Bourg participe du même mouvement [6]. Finalement, la sous-optimalité du vivant pourrait nous apprendre beaucoup pour construire une réelle civilisation de la paix, où la résilience deviendrait notre nouveau compas. Au-delà des pandémies et des crises économiques, inventer cette société-là pourrait devenir inévitable : il va falloir trouver des marges d’adaptation inédites face aux défis vastes et imprévisibles de l’anthropocène.

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Olivier Hamant directeur de recherche à l’INRAE, membre de l’institut Michel Serres, ENS de Lyon

Livre à paraître : Halte à la performance – la sous-optimalité du vivant, Olivier Hamant (Ed. Odile Jacob).

Des ressources pour aller plus loin :
La sous-optimalité en 6 minutes
• Cours publics de l’Ecole urbaine de Lyon sur la sous-optimalité (6 heures) : audio et diapositives disponibles gratuitement.

Cette tribune d’Oliver Hamant est parue initialement dans le Libération (www.liberation.fr) du 6 mai 2020 :
Lien vers l’article : Pour s’adapter, il faut s’inspirer du vivant et cesser d’optimiser à tout prix

Publié ou mis à jour le 24 juin 2020

Notes

[1Bonneuil, C., and Fressoz, J.-B. (2016). L’Evénement anthropocène : la Terre, l’histoire et nous (Paris : Editions Points).

[2Barot, S., Allard, V., Cantarel, A., Enjalbert, J., Gauffreteau, A., Goldringer, I., Lata, J.-C., Le Roux, X., Niboyet, A., and Porcher, E. (2017). « Designing mixtures of varieties for multifunctional agriculture with the help of ecology. A review. » Agron. Sustain. Dev. 37, 13.

[3Illich, I. (1973). La Convivialité (London : Calder and Boyars).

[4Petrini, C. (2013). Slow Food Nation : Why Our Food Should Be Good, Clean, and Fair (New York : Rizzoli Ex Libris).

[5Clément, G. (2007). La Sagesse du jardinier (Paris : L’Œil neuf).

[6Bourg, D. (2011). Pour une 6e République écologique (Paris : Odile Jacob).