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Un appel à toutes les universités

Important, mais pas suffisant

Pourquoi les universités doivent déclarer l’état d’urgence écologique et climatique ?

Onze universitaires de par le monde, Jean Jouzel (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives et ancien vice-président du GIEC) et ses co-auteurs [1] déclarent que les universités ont la responsabilité de préparer les étudiants à un avenir incertain … On peut lire aussi : L’ampleur des défis qui attendent l’humanité exige des dirigeants courageux et engagés, des investissements dévoués, une transformation organisationnelle et structurelle et, surtout, des changements fondamentaux dans les comportements économiques et humains
Inspirés par notre jeunesse, nous appelons les cadres universitaires, les membres du conseil d’administration, le personnel universitaire et non universitaire, ainsi que les étudiants à déclarer l’état d’urgence écologique et climatique.

L’invitation à une mobilisation générale est sans doute opportune. L’argumentaire de l’appel demande réflexion sur la manière dont les universités assument et assurent des formations et des recherches sur ces problématiques et sur l’urgence qui va avec. Deux remarques :

I. L’engagement universitaire se fait à des rythmes et degrés variables depuis 10-20 ans. C‘est loin d’être suffisant car le processus n’est ni systématique, ni coordonné. La demande et l’attente des étudiants ont explosé depuis la COP21 et l’offre ne suit pas la demande.
Deux exemples pour illustrer la situation :

  • nous travaillons avec nos étudiants le sujet Anthropocène et les débats et projets ont été réunis dans un livre ( L’Anthropocène à l’école de l’indiscipline ; [2]). L’Ecole Urbaine de Lyon (EUL) a repris le flambeau et propose un programme ambitieux dans le cycle A l’école de Anthropocène [3] ;
  • Campus Responsables ouvre à présent la 7e édition des Trophées des campus responsables, l’édition francophone des Green Gown Awards, qui récompensent chaque année les établissements d’enseignement supérieur mettant en œuvre les meilleures pratiques de développement durable sur leurs campus [4].

II. L’urgence écologique et climatique (la première devrait contenir la seconde), ne sont que la partie visible de l’iceberg des défis auxquels nous et les jeunes générations sommes confrontés [5]. L’articulation autour du défi climatique est insuffisante et risque de brouiller le sens des engagements nécessaires et l’ampleur des ressources à mobiliser pour prendre en charge l’iceberg dans sa totalité.

Comment s’y prendre donc pour passer de l’ère dure et low-cost du moment à l’âge doux et sobre du monde (Michel Serres, 2016 ; [6]) et parer ainsi à la dictature du présent qui prive la société de projets à long terme ? C’est bien le monde académique (sens large) qui doit penser cela en termes de transformations socio-écologiques (voir diagramme) et imaginer la boîte à outils pour sa mise en oeuvre. Cela fait partie de sa responsabilité et de ses missions historiques.
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Diagramme : Le système alimentaire (de la fourche à la fourchette et vice-versa) en tant que socio-écosystème, c’est à dire les liens indissociables entre le capital naturel (CapNat) et le capital humain (CapSocHum). Les systèmes sociaux sont généralement plus vulnérables que les milieux naturels.

L’ancienne présidente de Harvard, Drew G. Faust, donnait à la responsabilité de l’université une dimension et profondeur particulières. Elle disait en 2007 : L’essence de l’université est qu’elle est responsable envers le passé et l’avenir d’une manière qui peut (doit) entrer en conflit avec les demandes du moment. Nos engagements sont intemporels et nous sommes mal à l’aise pour les justifier en termes instrumentaux. Nous les poursuivons “pour eux-mêmes” parce qu’ils définissent ce qui au cours des siècles nous a fait humains et non parce qu’ils peuvent accroître notre compétitivité internationale : ces investissements ont des rendements que nous ne pouvons ni prédire ni mesurer. Les universités, par nature, nourrissent une culture de turbulence et même d’indiscipline.

Cette manière de voir les choses est d’autant plus nécessaire que la politique, qui doit être considérée en tant que responsabilité (afin d’associer et d’asseoir pouvoir et légitimité), est pratiquée en réalité comme une sauvage compétition économico-financière pouvant même se substituer à la guerre ou la prolonger.

Pour pouvoir comprendre et se préparer à affronter le monde tel qu’il est, une formation-éducation transversale pour tous les étudiants est un pré requis.
En 2003, Michel Serres [7] proposait un « programme commun pour la première année des universités », ce qu’il appelle le Grand récit et la Mosaïque des cultures humaines.

Le Grand récit unitaire de toutes les sciences , avec comme éléments modulables

  1. Physique et astrophysique (formation de l’Univers, le big bang, etc.) ;
  2. Géographie, chimie et biologie (naissance de la terre, apparition de la vie, évolution des espèces) ;
  3. Anthropologie générale ;
  4. Agronomie, médecine, culture (rapports des hommes à la Terre, à la vie et à l’humanité elle-même).


La Mosaïque des cultures humaines
, avec comme éléments

  1. Linguistique générale, géographie et histoire des famille de langues ;
  2. Langage et communication et leur évolution ;
  3. Histoire des religions ;
  4. Sciences politiques et économie (le partage des richesse du monde) ;
  5. Chefs-d’oeuvres choisis des beaux-arts et des sagesses.

Sur la base d’un esprit critique construit sur des fondamentaux, la question de quelle(s) urgence(s), pourquoi et comment faire est bien posée.
Dans les billets suivants nous allons revenir sur l’urgence socio-écologique. En attendant, il faut saluer et soutenir cette initiative et appel de nos collègues climatologues.

Ioan Negrutiu, 4 juin 2020

Publié ou mis à jour le 3 juin 2020

Notes

[1Cet appel est porté par des représentants des universités de Southern Cross University, UVSQ Versailles, Penn State University, George Mason University, University of Sidney, Australian National University, University of the Sunshine Coast, University of Botswana, University of Bristol, University of Notre-Dame Australia, et University of Cambridge.
https://theconversation.com/pourquoi-les-universites-doivent-declarer-letat-durgence-ecologique-et-climatique-126880 ?

[2http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article601 Anthropocène à l’école de l’indiscipline (2018) Eds Hamant O, Le Gall J, Negrutiu I. Edition du temps circulaire. https://www.lulu.com/shop/search.ep?keyWords=anthropocene+hamant&type=

[4Action organisée par la Conférence des Présidents des Universités (CPU). Vous pouvez dès maintenant nous envoyer votre candidature et tenter de remporter un Trophée des campus responsables dans l’une des 7 catégories de cette édition : https://mailchi.mp/2edd599ff634/trophes-des-campus-responsables-les-nouveauts-4936898

[7Serres, Michel. L’incandescent. Le Pommier, 2003