Accueil / / News

Les cocktails du lendemain

L’affaire climatique occupe l’espace médiatico-sociétal. Enfin. Même si l’affaire manque de récit, détracteurs comme adeptes du dérèglement climatique mobilisent agendas, institutions, moyens et contre-moyens autour du phénomène. Par exemple, la conférence citoyenne travaille pour donner la bonne recette aux politiques. Les COPs climat aussi, mais cela pose de multiples obstacles, OMC en tête. Le combat climatique est nécessaire, mais il reste un défi subalterne pour permettre une transformation sociétale à la bonne hauteur. Il peut servir de prétexte [1] pour éviter de se pencher sur le dérèglement socio-écologique en partant de la pollution globale et son corollaire social. Car le dérèglement physico-chimique qui en résulte est la main invisible et donc immergée de l’iceberg qui nous gouverne depuis les années 1950 au moins. C’est lui qui chapeaute le changement climatique, avec des cocktails beaucoup plus sophistiqués que les Gaz à Effet de Serre [2]. Il est donc impératif de se mobiliser sur le défi physico-chimique pour mieux répondre à des objectifs de justice et de responsabilité sociétale au service de l’intérêt général. Le climat trouvera sa part.

Le récent rapport sur l’environnement en France [3] est un premier exemple. Il suffit de lire la table des matières pour comprendre. On apprend qu’en 2017 la France comptait 1 297 établissements Seveso (dont 705 en seuil haut et 592 en seuil bas) répartis sur 857 communes. 39 établissements sont situés dans les départements d’outre-mer dans 16 communes. Ils se composent principalement d’industries du pétrole, d’industries du gaz, d’industries pharmaceutiques et chimiques, d’entrepôts de produits dangereux, de silos, de dépôts ou fabricants de matières explosives, de distilleries, de dépôts d’engrais.
Aussi, 127 installations nucléaires de base sont recensées en France : 100 en fonctionnement, 3 en construction et 24 en démantèlement, hors installations relevant de la défense nationale.
Dans le chapitre « Substances chimiques et champs électromagnétiques : une inquiétude croissante chez les Français », on lit qu’en 2017, les produits chimiques sont le sujet pour lequel les inquiétudes ont le plus augmenté : les perturbateurs endocriniens (+ 9 points par rapport à 2016), les pesticides (+ 3 points), les nanoparticules (+ 3 points). Dans le domaine des rayonnements, les champs électromagnétiques font aussi l’objet d’une attention particulière, entre risques et incertitudes.

Deuxième exemple, la question agriculture-alimentation-société. Elle va bien au-delà de la question climatique [4]. Un collectif paysan précise : Nous, agriculteurs, agricultrices, observons une atmosphère de crispation, d’incompréhension, entre une partie du monde agricole et le reste de la société, principalement focalisé sur l’utilisation des pesticides et sur l’élevage industriel  [5]. Il est donc question d’agriculture « chimique et industrielle ». On connaît maintenant son bilan [6].

Mais il faut aller au-delà de l’agriculture pour comprendre les systèmes économiques et de consommation construits autour de la physico-chimie. Pour cela, troisième exemple, les deux rapports du PNUE font un bilan éclairant sur le business chimique planétaire que l’on peut compléter – dans le registre grand public, par l’analyse d’André Cicolella [7].

On apprend ainsi dans The Global Chemicals Outlook - Towards Sound Management of Chemicals  [8] que les activités humaines larguent des produits chimiques d’origine anthropogénique (estimés à 144.000 produits, sans oublier les armes chimiques) et des toxiques naturels libérés par les activités minières, d’extraction des énergies fossiles, etc... Ces substances renferment à hauteur de 60 % des produits potentiellement mortels, dont 40 % sont persistants et toxiques et 20 % sont considérés comme potentiellement cancérigènes. Les perturbateurs endocriniens inventoriés représentent 870 molécules et les pesticides 980 (dont 80 perturbateurs endocriniens).
Le rapport présente également

  • les indicateurs et les tendances dans les industries chimiques (production, transport, utilisation, élimination) et les impacts sanitaires et environnementaux associés ;
  • coûts de l’inaction et coûts-avantages de l’action (implications économiques pour la santé publique) ;
  • les instruments et les approches, y compris des solutions de rechange plus sûres à l’utilisation des produits chimiques, pour une gestion rationnelle des produits chimiques.

Le deuxième rapport, The Global Chemicals Outlook II : From Legacies to Innovative Solutions  [9], souligne qu’entre 2000 et 2017, la capacité de production (et les ventes) de l’industrie chimique mondiale a presque doublé, passant de 1,2 à 2,3 milliards de tonnes (dont près de 350 millions de tonnes de plastiques). Lorsqu’on inclut les produits pharmaceutiques, l’industrie chimique est la deuxième industrie manufacturière en importance dans le monde. L’Asie et la Chine, en particulier, s’emparent du marché.
L’industrie chimique représente environ dix pour cent de la demande mondiale d’énergie et près d’un tiers de la demande totale d’énergie industrielle dans le monde. Cela en fait le plus grand consommateur d’énergie industrielle et le troisième émetteur industriel de CO2 au monde.
On apprend également que

  • la production et l’utilisation de produits chimiques dangereux ainsi que leurs rejets et concentrations dans l’environnement sont en augmentation, et sont nocifs pour la santé et l’environnement ;
  • les principales tendances indiquent que l’électronique grand public et la production textile « fast fashion » (l’évolution rapide des styles de mode, un plus grand nombre de nouvelles collections, des prix plus bas et des vêtements moins utilisés), toutes deux associées au e-commerce et aux e-déchets, mais aussi les nanomatériaux, sont en forte expansion. Ils sont tous dépendants d’un grand nombre de produits chimiques nocifs distincts.

<span class="caps">JPEG</span> - 325 ko

On peut en conclure que la perception des pollutions physico-chimiques dans leur ensemble (eau, sols, air) est plus directe et plus généralisée que les effets du climat. Ceci correspond à une exposition chronique de tous les êtres vivants à des méga-cocktails de produits chimiques dont la composition change avec l’espace-temps [10] ; [11] . Ainsi, vivons-nous en intimité (à table, au travail, à l’école, en vacances, etc...) avec des antibiotiques, des pesticides et des herbicides, des perturbateurs endocriniens, sans oublier des matières plastiques et des métaux lourds. S’ajoute à cela les cocktails chimiques naturels présents dans l’environnement. La caractéristique principale de cet ensemble est la nature insidieuse des risques qu’il comporte : on parle de risques lents, systémiques pour la santé des personnes et des milieux naturels. C’est ainsi que, pour le moment, le défi physico-chimique dépasse largement le défi climatique, tout en l’accentuant. A cet égard, il faut avoir à l’esprit que l’Europe, qui est le continent le plus engagé dans la détection des effets négatifs de la chimie, en particulier avec le principe d’analyse systématique des substances chimiques utilisées, laisse de côté les risques liés à la conjonction de ces substances (« l’effet cocktail »).
Cette exposition permanente au dérèglement physico-chimique et ses cocktails, dont les effets ne seront jamais mesurés et compris proprement, reste donc très largement ignorée et inexploitée bien qu’elle soumette en temps réel le vivant, populations humaines comprises, à la sélection naturelle (désordres du développement, stérilité, cancers et mortalité, mais aussi adaptations et mutations génétiques).

Cette opération de grande envergure portée par nos sociétés extractivistes (sur-extraction, production, -consommation), renforcée par le lobbying de multiples industries (dont l’agriculture industrielle), est largement supportée par les dépenses de santé publique. Le rapport de la Commission The Lancet-Université d’Oslo [12] identifie les déterminants politiques à l’origine des problèmes de santé publique mondiale qui en résultent : des intérêts économiques et politiques puissants, les asymétries de pouvoir du point de vue institutionnel, structurel et économique couplés à des systèmes de normes qui produisent inertie et résistance au changement, le manque de transparence et de responsabilité.

Même si la pollution aux plastiques, perturbateurs endocriniens et les nanoparticules ou l’atome remontent périodiquement à la surface, et que l’UE s’est dotée du registre REACH, comment se fait-il que le dérèglement physico-chimique global ne soit pas à l’ordre du jour ? Si il l’était, cela mettrait en cause l’approche simplement climatique des transformations sociétales à venir. Ces transformations devraient atteindre une dimension systémique autrement plus profonde que tout ce qui est envisagé à présent (11). Et même si la baguette magique n’existe pas dans cette histoire, la première chose à mettre en place est d’arrêter le dumping social et écologique en déterminant le coût réel de chaque composante de notre système de société (voir aussi les vidéos iPES sur les systèmes alimentaires ; [13] ). Il est fort à parier que les déterminants du dérèglement physico-chimique soient la première cible.
C‘est le combat immédiat que les jeunes générations, à l’image de Générations futures [14], se doivent de mener. Car c’est une question de santé commune [15] : la santé partagée des personnes, des sociétés et des milieux naturels.

Ioan Negrutiu, 6 décembre 2019

Publié ou mis à jour le 11 décembre 2019

Notes

[1Felli R, La grande adaptation : climat, capitalisme et catastrophe. Seuil, Paris, 2014

[3Rapport sur l’environnement en France (2019) - https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/etat-de-lenvironnement

[6iPES Food, 2017, Too big to feed. http://www.ipes-food.org/images/Reports/Concentration_FullReport.pdf
iPES Food 2017b, Unravelling the food health nexus. http://www.ipes-food.org/images/Reports/Health_FullReport.pdf

[7Cicolella A, Toxique planète, Seuil, 2013

[8The Global Chemicals Outlook - Towards Sound Management of Chemicals (UNEP, 2013)

[9The Global Chemicals Outlook II : From Legacies to Innovative Solutions – Implementing the 2030 Agenda for Sustainable Development, 2019 https://wedocs.unep.org/bitstream/handle/20.500.11822/27651/GCOII_synth.pdf?sequence=1&isAllowed=y

[10Arguello Velazquez J, Negrutiu I (2019) Agriculture and global physico-chemical deregulation / disruption : planetary boundaries that challenge planetary health. Lancet Planetary Health 3 (2019) pp. e10-e11

[11Negrutiu I, Escher G et Collart Dutilleul F, Alimentation – agriculture – territoires : les difficultés d’un dialogue entre le droit et les sciences de la nature. Droit et Société 101, 87-99

[12Ottersen Ole P et al, 2014, The Lancet-University of Oslo Commission on Global Governance of Health. The political origins of health inequity : prospects for change, The Lancet 383, p630-667