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Amazonie, Amazon et politique

Amazonie ou Amazon ? Qui va l’emporter, dans ce hold-up mystificateur [1] ? Pendant que le fleuve voit son décor qui paraissait immuable se réduire de jour en jour, l’autre, le Jeff Bezos river, fait de ses produits « une coulée inarrétable » pour irriguer la planète entière.
Il n’est plus besoin de se poser la question de l’internationalisation de l’Amazonie, car bientôt il n’y aurait pas grand chose à internationaliser. Et pourtant, il y a à peine 20 ans, la question semblait porteuse de sens. Il est important à ce propos de relire Cristovam Buarque et consulter son site [2] ; [3].

Au cours d’un débat au State of the World Forum (New York, septembre 2000), Cristovam Buarque fut interrogé à propos de l’idée d’internationalisation de l’Amazonie par un étudiant américain (qui espérait une réponse d’un humaniste et non celle d’un Brésilien).
Sa réponse a été publiée dans le journal O Globo en octobre 2000, et ensuite dans New York Times, Washington Post et dans les principaux journaux d’Europe et du Japon [4].

« En effet, en tant que Brésilien, je m’élèverais tout simplement contre l’internationalisation de l’Amazonie. Quelle que soit l’insuffisance de l’attention de nos gouvernements pour ce patrimoine, il est nôtre.
En tant qu’humaniste, conscient du risque de dégradation du milieu ambiant dont souffre l’Amazonie, je peux imaginer que l’Amazonie soit internationalisée, comme du reste tout ce qui a de l’importance pour toute l’humanité. Si, au nom d’une éthique humaniste, nous devions internationaliser l’Amazonie, alors nous devrions internationaliser les réserves de pétrole du monde entier. Le pétrole est aussi important pour le bien-être de l’humanité que l’Amazonie l’est pour notre avenir. Et malgré cela, les maîtres des réserves de pétrole se sentent le droit d’augmenter ou de diminuer l’extraction de pétrole, comme d’augmenter ou non son prix.

De la même manière, on devrait internationaliser le capital financier des pays riches. Si l’Amazonie est une réserve pour tous les hommes, elle ne peut être brûlée par la volonté de son propriétaire, ou d’un pays. Brûler l’Amazonie, c’est aussi grave que le chômage provoqué par les décisions arbitraires des spéculateurs de l’économie globale. Nous ne pouvons pas laisser les réserves financières brûler des pays entiers pour le bon plaisir de la spéculation.

Avant l’Amazonie, j’aimerais assister à l’internationalisation de tous les grands musées du monde. Le Louvre ne doit pas appartenir à la seule France. Chaque musée du monde est le gardien des plus belles œuvres produites par le génie humain. On ne peut pas laisser ce patrimoine culturel, au même titre que le patrimoine naturel de l’Amazonie, être manipulé et détruit selon la fantaisie d’un seul propriétaire ou d’un seul pays. Il y a quelque temps, un millionnaire japonais a décidé d’enterrer avec lui le tableau d’un grand maître. Avant que cela n’arrive, il faudrait internationaliser ce tableau.

Pendant que cette rencontre se déroule, les Nations Unies organisent le Forum du Millénaire, mais certains Présidents de pays ont eu des difficultés pour y assister, à cause de difficultés aux frontières des États-Unis. Je crois donc qu’il faudrait que New York, lieu du siège des Nations Unies, soit internationalisé. Au moins Manhattan devrait appartenir à toute l’humanité. Comme du reste Paris, Venise, Rome, Londres, Rio de Janeiro, Brasília, Recife, chaque ville avec sa beauté particulière, et son histoire du monde devraient appartenir au monde entier.

Si les États-Unis veulent internationaliser l’Amazonie, à cause du risque que fait courir le fait de la laisser entre les mains des Brésiliens, alors internationalisons aussi tout l’arsenal nucléaire des États-Unis. Ne serait-ce que par ce qu’ils sont capables d’utiliser de telles armes, ce qui provoquerait une destruction mille fois plus vaste que les déplorables incendies des forêts Brésiliennes.

Au cours de leurs débats, les actuels candidats à la Présidence des États-Unis ont soutenu l’idée d’une internationalisation des réserves forestières du monde en échange d’un effacement de la dette.
Commençons donc par utiliser cette dette pour s’assurer que tous les enfants du monde aient la possibilité de manger et d’aller à l’école. Internationalisons les enfants, en les traitant, où qu’ils naissent, comme un patrimoine qui mérite l’attention du monde entier. Davantage encore que l’Amazonie.
Quand les dirigeants du monde traiteront les enfants pauvres du monde comme un Patrimoine de l’Humanité, ils ne les laisseront pas travailler alors qu’ils devraient aller à l’école ; ils ne les laisseront pas mourir alors qu’ils devraient vivre.

En tant qu’humaniste, j’accepte de défendre l’idée d’une internationalisation du monde. Mais tant que le monde me traitera comme un Brésilien, je lutterai pour que l’Amazonie soit à nous. Et seulement à nous !  »

En considérant les obstacles et les paradoxes alignés ci-dessus sous le seul angle écologique, Hubert Védrine dit
« Au sein des démocraties, la difficulté viendrait plutôt de la résistance farouche de la majorité des populations à la remise en cause de leur mode de vie, considéré comme un acquis dans le cadre d’un progrès à sens unique, perçu comme un droit. » [5]

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En s’interrogeant sur la question des devoirs, alors il faut revenir à Buarque, qui consacre son énergie au levier du changement par l’éducation. Dans ce registre, Michel Serres – à l’image de ce qu’il a laissé derrière lui, propose un « programme commun pour la première année des universités » [6] en complément du programme de la spécialité :

Le Grand récit unitaire de toutes les sciences , avec comme éléments

  1. Physique et astrophysique (formation de l’Univers, le big bang, etc) ;
  2. Géographie, chimie et biologie (naissance de la terre, apparition de la vie, évolution des espèces) ;
  3. Anthropologie générale ;
  4. Agronomie, médecine, culture (rapports des hommes à la Terre, à la vie et à l’humanité elle-même).

La mosaïque des cultures humaines , avec comme éléments

  1. Linguistique générale, géographie et histoire des famille de langues ;
  2. Langage et communication et leur évolution ;
  3. Histoire des religions ;
  4. Sciences politiques et économie (le partage des richesses du monde) ;
  5. Chef-d’oeuvres choisis des beaux-arts et des sagesses.

Mais rien n’indique aujourd’hui que les idées d’il y a 20 ans seulement ont une meilleure chance d’être entendues. Il se peut, alors, que le chemin de la transformation civilisationnelle passe par notre démarche Contrat Naturel et santé commune [7].

Ioan Negrutiu, 29 septembre 2019

Publié ou mis à jour le 1er octobre 2019

Notes

[1Prudhomme S, L’Amazonie, Amazon et nous, Libération 7-8 septembre 2019, p25

[3https://fr.wikipedia.org/wiki/Cristovam_Buarque
Buarte est ingénieur, économiste et enseignant (professeur et doyen de l’université de Brasilia), personnalité politique au Brésil comme membre de Parti démocratique travailliste, sénateur et ex-ministre de l’Éducation nationale du Brésil.
Il a notamment présidé, au Costa Rica, le Conseil de l’Université pour la paix de l’ONU et a participé à la Commission présidentielle sur l’alimentation, dirigé par le sociologue Herbert de Souza. Buarque a été également membre de l’UNESCO et du Conseil de l’Université des Nations unies à Tokyo.
En 2012, il contribua à la création du Tribunal international de la nature au siège du Conseil économique, social et environnemental à Paris. Il déclara « Nombreux sont les États à avoir peur du droit international. … La seule façon de faire le mariage entre la vision à court terme du politicien et les besoins de long terme de l’humanité, c’est d’avoir des règles éthiques sans frontière pour les biens de l’humanité ».

[6Serres, Michel. L’incandescent. Le Pommier, 2003