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2018, année Michel Serres

Avec la ré-édition en septembre du Contrat Naturel (éd. Le Pommier), Michel Serres nous engage, car cela dure depuis 1990, à conclure enfin ce contrat de coexistence avec la Terre et les vivants.
L’Institut Michel Serres et le programme Anthropocène à l’ENS de Lyon, ainsi que le programme CELT / LASCAUX à l’Université de Nantes, explorent et apportent des bases conceptuelles et opérationnelles pour la mise en œuvre du Contrat Naturel. Il s’agit ici, entre autres, de mettre en synergie des expériences et initiatives alternatives au service d’une transition écologique et solidaire [1].
Le langage et la grammaire nécessaires à l’action ont été élaborés progressivement

  • dans le réseau Capital Naturel initié à l’ENS avec la collaboration de l’EPFL en 2015 [2] et qui a mobilisé des travaux impliquant des étudiants de l’ENS, de Paris-Sorbonne, de Lyon2, ISARA ou lM Lyon (de 2014 à 2018),
  • dans la rédaction du « Dictionnaire des transitions écologiques » conçu et coordonné par les collègues de Nantes [3] et
  • dans l’ouvrage transgénérationnel « Anthropocène – à l‘école de l’indiscipline », travaux restituant le rendez-vous chercheurs-étudiants de la première école thématique Anthropocène à l’ENS de Lyon en 2016 [4]. Cette expérience continue depuis, avec notamment un programme de recherche sur l’Anthropocène et les ressources à IXXI.

Des principes directeurs sont nécessaires pour cadrer et articuler le chantier « contrat naturel ». Ces principes sont les suivants :

  • gestion sobre et soutenable des ressources naturelles considérées comme biens communs ;
  • respect des droits humains et garantie des besoins fondamentaux transgénérationnels ;
  • gouvernance territoriale démocratique et responsabilité collective ;
  • approche indissociable de la santé des personnes, des communautés et des écosystèmes, désignée « santé commune » ;
  • respect de la diversité des perceptions et des cultures du monde.

Sur ces bases, nous tachons de comprendre les différentes représentations et visions du monde pour mieux façonner nos actions sociétales. Ce travail intègre également le souci d’une représentation complète de la Terre. L’expérience et les nouvelles technologies réunies [5] commencent à fournir les moyens d’une compréhension holistique de l’organisme terrestre, de caractérisation de la santé du globe.
L’ensemble ci-dessus constitue le référentiel pour l’ «  Association pour le contrat naturel  » (que nous avons initié en 2018 ; [6]). C’est une étape nécessaire dans la création de la Fondation Michel Serres du même nom, pour laquelle Michel Serres a donné son accord et la soutient. Deux publications s’attachent à définir les contours des projets et actions en cours et à venir.
La première, co-signée par des chercheurs de l’ENS, de l’EPFL et de l’Université d’Oslo en 2018 [7], pose les fondements juridiques permettant de relier la gestion responsable des ressources et la santé commune. Dans la deuxième et en lien avec la notion de « seuils planétaires » (planetary boundaries en anglais ; [8]), nous avons identifié les deux grands défis pour les 5-10 années à venir : l’agriculture, en tant que système alimentaire, et le dérèglement physico-chimique global. Ils représentent des facteurs primaires interdépendants qui se traduisent, entre autres, par une intensification du dumping social et écologique et alimentent l’essentiel du dérèglement climatique. Cette analyse, en cours de publication (v. pdf ci-après [9]), complète le socle conceptuel de notre démarche. Les deux défis n’émergent pas en tête de liste des agendas politiques, scientifiques et sociétaux, malgré le fait qu’ils engagent des décisions politiques en matière de santé commune et de gestion des ressources. Ces décisions devraient faire d’avantage appel à des preuves scientifiquement établies (science evidence-based).

Le concept de santé commune engage l’acceptabilité sociétale et permet de dégager plus facilement des accords sur l’essentiel des défis actuels. La santé est un enjeu forcément collectif. Celle des personnes tient en bonne partie du ressort des probabilités et concerne chaque individu. La santé sociétale est surtout une question de convention et d’organisation dont toute personne devrait bénéficier. La santé de la nature chapeaute l’ensemble. Les trois composantes font l’objet de documents actés ou en négociation au niveau des Nations unies.

Concernant les systèmes alimentaires (c.à.d. de l’assiette au champ), la déclinaison alimentation, agriculture, nature-territoires a été au centre de nos actions sur

  • « L’exception agricole et écologique » comme composante de la démocratie alimentaire (éditions 2017 et 2018 ; [10]) et
  • « La complexité territoriale éclairée par le droit et le numérique » (en 2018 ; [11]) ayant exploré, entre autres, les expériences des territoires-école en Biovallée (Drôme), au pays Renais et dans le Valaisan suisse.

De plus, une restitution de l’action « diagnostics croisés » dans le Haut Diois ayant mobilisé des connaissances conventionnelles et des savoirs traditionnels des Kogis, un peuple premier de Colombie, aura lieu le 26 novembre à l’ENS de Lyon [12]. Cette action marque la suite d’une collaboration entre des acteurs du territoire Biovallée et l’Institut Michel Serres / IXXI [13].
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Le support méthodologique et expérimental de ces activités est en développement à l’ENS de Lyon dans le cadre d’une coopération IXXI-EVS-EPFL. Il s’agit d’outils d’aide à la décision permettant l’évaluation de la valeur écologique et de l’état des ressources d’un territoire donné [14]. L’objectif est de conduire les acteurs économiques (des gouvernements aux entreprises) à payer le coût complet de l’usage qu’ils font de la nature. Le réseau CELT y est associé afin d’accompagner par le droit ces instruments que réclament les transitions écologiques et solidaires et qu’appel la mise en œuvre du contrat naturel.

Concernant le dérèglement physico-chimique , la problématique s’est imposée lors des échanges entre chercheurs des laboratoires de biologie, chimie, physique, géologie, géographie et anthropologie de l’ENS de Lyon et lors des rencontres du programme « SOS Treaty – Common Home of Humanity » porté par l’Agence Spatiale Européenne et l’Université de Porto [15]. Dans ce contexte, les étudiants de l’ENS de Lyon, réunis dans la formation alter-disciplinaire « Anthropocène » 2018 [16], sont amenés à travailler sur des projets cernant divers aspects du dérèglement physico-chimique en partant du rapport du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) sur l’intensification chimique [17].

Au carrefour des deux grands défis (systèmes alimentaires et dérèglement physico-chimique), notons le projet PollENS [18], avec du miel « made in ENS », que des étudiants ont imaginé dans le cadre de la formation Science et Société en BioSciences. On peut avancer l’idée que la problématique apicole aura une place de choix dans la démarche contrat naturel.

La démarche « pour le contrat naturel » est donc une matrice qui se donne comme ambition d’accompagner des projets et de mettre en synergie les multiples expériences alternatives pour des transitions écologiques et solidaires. Pour y parvenir, nous travaillons à la rédaction d’une charte-cadre et d’un label permettant l’élaboration de protocoles de bonnes pratiques pour des projets en situation.

A partir de cette synthèse, qui retrace à grands traits l’évolution de l’Institut Michel Serres, j’invite tous ceux qui ont oeuvré dans cette aventure à réagir et raconter à leur manière comment l’esprit Michel Serres nous apprend à interroger le progrès, son sens et à agir autrement.

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Ioan Negrutiu, 18 Novembre 2018

Publié ou mis à jour le 19 novembre 2018

Notes

[2ERC program LASCAUX publication « Penser une démocratie alimentaire /Thinking a food democracy », Collart Dutilleul F. et Bréger T. (dir.), éd. Inida, San José, Costa Rica, 504 p. http://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/1874/files/2014/07/DemocratieAlimentaireVol2-24feb2014.pdf

[4Le livre « Anthropocène, à l’école de l’indiscipline », http://www.lulu.com/shop/olivier-hamant/anthropocene-nb/paperback/product-23871804.html

[5Weber JL, Environmental accounting, Oxford encyclopedia of environmental science. http://environmentalscience.oxfordre.com/view/10.1093/acrefore/9780199389414.001.0001/acrefore-9780199389414-e-105

[7Acunzo D, Escher G, Ottersen OP, Whittington J, Gillet Ph, Stenseth N, Negrutiu I (2018) Framing planetary health : Arguing for resource-centred science. Lancet Planetary Health 2 : e101-e102 et http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article570

[8Steffen, W, Richardson K, Rockstrom J et al (2015). Planetary boundaries : Guiding human development on a changing planet. Science, 347(6223) :doi.org/10.1126/science.1259855

[9Arguello Velazquez J, Negrutiu I (2018) Intersecting planetary health and planetary boundaries reveals the double challenge of agriculture and global physico-chemical deregulation. Lancet Planetary Health (in press)

[14Arguello J, Negrutiu I, Weber JL (2018) Evaluations environnementales. Pp 387-391. In : Dictionnaire juridique des transitions écologiques. Dir. François Collart Dutilleul, Valérie Pironon, Agathe Van Lang, Institut Universitaire Varenne Eds, Collection : Transition & Justice Volume 18.

[17UNEP (2012) Global chemicals outlook : synthesis report for decision-makers. hBp ://wedocs.unep.org/handle/20.500.11822/8264