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Vers une démocratie alimentaire

L’agriculture et l’alimentation, conditions fondatrices des civilisations humaines complexes, s’invitent de plus en plus souvent aux menus des tables politiques et diplomatiques de haut niveau.

Trois exemples des plus récents : le discours d’Emmanuel Macron dans le cadre des Etats Généraux de l’alimentation, les deux derniers rapports du Panel iPES Food et la votation suisse sur la sécurité alimentaire, indiquent que l’initiative « exception agricole et écologique en lien avec la démocratie alimentaire » a posé les questions qui fâchent et a donné lieu à des recommandations cohérentes.

Macron et la politique de l’assiette

Emmanuel Macron s’engage dans la politique agricole et alimentaire faisant de celle-ci une priorité présidentielle.
Présider un pays de haute tradition agricole et rurale, temple de la gastronomie et patrie des terroirs à la française, impose de ne pas rester les bras croisés devant une condition paysanne inacceptable et des dérives alimentaires qui ne disent pas leur nom. L’Europe de la PAC 2020 aussi.

Le président appelle à une « nouvelle géopolitique de l’alimentation » qui répond aux objectifs de santé et d’environnement et souhaite en finir avec « des modèles productifs dans lesquels il n’y a pas d’avenir ». Il vise les enjeux des accords commerciaux au niveau international, européen et national. Les normes européennes sur la santé et l’environnement sont censées empêcher toute concurrence déloyale sur le marché européen et assurer la sécurité alimentaire et sanitaire.

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Les enjeux français sont de trois ordres :

  • (1) l’injuste rémunération des agriculteurs (n.r. des pêcheurs également) et les prix anormalement bas des denrées alimentaires. Il est temps de mettre un terme à cette dérive pour permettre aux agriculteurs de se rémunérer du travail fait. Comment ? Par une meilleure répartition de la valeur entre agriculteurs et industriels, en modifiant la loi afin que la construction des prix se fasse à partir des coûts de production (une contractualisation rénovée et pluriannuelle), en modifiant le droit à la concurrence, en renforçant le rôle du médiateur des relations commerciales agricoles etc.
  • (2) reconstruire l’équilibre des territoires et renforcer la souveraineté alimentaire de la France en repensant le modèle agro-alimentaire de la production à la distribution, la structuration des filières, la mise en œuvre d’un grand plan d’investissement agricole et la gestion des aides au profit direct des agriculteurs.
  • (3) L’inquiétude sanitaire provoquée par le système alimentaire industriel (de la fourche à la fourchette).

Reste à comprendre pourquoi l’ensemble de cette politique doit aboutir à une « stratégie export offensive » du moment que l’on vise l’alimentation sous l’angle d’une nouvelle géopolitique.

Le président semble prêt à s’engager dans le vaste chantier agro-alimentaire. Cela peut marcher, car cette démarche trouve appui de taille dans celle portée par iPES Food visant également les « systèmes alimentaires » (du champs à l’assiette). iPES Food vient de produire, coup sur coup, deux rapports : « Too big to feed » et « Unravelling the food-health nexus ». Ils montrent bien l’ampleur de la tâche et les obstacles à franchir à la fois au niveau institutionnel, syndical et du grand business.

iPES-Food, le rapport « To big to feed »

1. « Trop grands pour nourrir » [1] : explorer les impacts des méga-fusions, de la consolidation et de la concentration des pouvoirs dans le secteur agro-alimentaire ».
Les entreprises dominantes du système agro-alimentaire sont devenues trop grandes pour nourrir durablement et sainement l’humanité, pour fonctionner équitablement avec d’autres acteurs et pour conduire les types d’innovation dont l’alimentation et la santé ont besoin. Les restructurations horizontales et verticales du marché agro-alimentaire dans les secteurs des semences, de l’agrochimie, des engrais, des machines agricoles, de la génétique et amélioration du vinant, de la transformation et de la vente au détail

  • aggravent les déséquilibres de pouvoir déjà à l’oeuvre ;
  • continuent à produire du dumping social et écologique ;
  • rendent les agriculteurs encore plus dépendants d’une poignée de fournisseurs et acheteurs ;
  • rachètent les innovateurs (les start-ups par exemple) et déstabilisent les pratiques anti-concurrentielles.

Ainsi, trois firmes sont dans la capacité de contrôler plus de 60% des marchés des semences et des pesticides, cinq compagnies détiennent plus de la moitié du marché des machines agricoles et préparent l’appropriation des données et l’intelligence artificielle utilisées par le secteur, trois compagnies assurent 90% du matériel génétique pour les volailles et le porcins. Avec les mêmes tendances dans la transformation alimentaires, les boissons et la vente au détail.
Cette stratégie globale de consolidation vise en dernier ressort le contrôle de l’ensemble des informations et des flux de données (satellitaires concernant la biomasse, les sols, l’eau ; les fournitures d’intrants, les marchés etc). L’ensemble assoit, comme jamais auparavant, le pouvoir sur nos assiettes et in fine sur les ressources-clé de la nature.
Parmi les solutions envisagées pour renverser la tendance il y a une qui permet de mesurer l’ampleur de la tâche : un Traité mondiale sur la concurrence afin de construire un cadre anti-trust.

Ipes Food, le rapport « Unravelling the food-health nexus »

2. « Dévoiler les liens entre alimentation et santé » [2] en produisant une première synthèse sur les pratiques, l’économie politique et les relations de pouvoir dans les systèmes alimentaires afin d’élaborer les conditions permettant de protéger la santé des personnes et des (agro-)écosystèmes.
Les impacts des systèmes alimentaires sur la santé des travailleurs des secteurs concernés et des citoyens ont des causes multiples et interdépendantes, à l’origine également des coûts économiques et sociétaux conséquents. Il s’agit des conditions de travail avec exposition au stress et à des contaminants divers, régimes alimentaires déséquilibrés et aliments improprement transformés ou contaminés, mais aussi malnutrition, famine et pauvreté. Les relations de pouvoir qui perpétuent et aggravent cette situation se nouent entre le secteur privé, les gouvernements, des institutions et des donneurs. L’intégrité scientifique est épinglée dans son rôle de bien publique : elle doit mieux veiller à la sécurité du travail et de la sécurité sanitaire de l’alimentation. Le palmarès santé, dans l’ordre de gravité mesuré en coûts pour la société est le suivant :

  • (1) Les maladies non-transmissibles (obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires, cancers) ;
  • (2) malnutrition ;
  • (3) exposition aux perturbateurs endocriniens ;
  • (4) morbidité professionnelle ;
  • (5) faim et insécurité alimentaire ;
  • (6) maladies d’origines alimentaires.

Faire de la santé la priorité des systèmes alimentaires s’avère donc une mission complexe et qui demande d’abord une gouvernance plus démocratique et participative. La question de la démocratie alimentaire est donc posée.
L’ambition d’iPES Food est de passer d’une Politique Agricole Commune (PAgC) à une Politique Alimentaire Commune (PAlC). Avec un rendez-vous donné à Bruxelles à la fin du mois de mai 2018. Une date sur laquelle Emmanuel Macron peut calibrer sa stratégie.

En Suisse, le oui pour la sécurité alimentaire l’emporte haut la main

Last but not least, les suisses sont passés à l’action. Une votation sur la « sécurité alimentaire » s’est tenue le 24 septembre 2017 ; Les Suisses ont accepté de compléter leur Constitution par un article sur la sécurité alimentaire. Et c’est le « oui » qui l’a emporté avec 78.7% des voix. Aucun canton ne l’a refusé.
« Le nouvel article constitutionnel prend en compte toute la chaîne de production des denrées alimentaires, du champ à l’assiette. La Confédération devra créer les conditions pour préserver les bases de production agricole, notamment des terres agricoles, de même que veiller à une production adaptée aux conditions locales et utilisant les ressources naturelles de manière efficiente. »

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Illustations : I.Negrutiu ; Moussaka de Transylvanie

Ioan Negrutiu avec l’aide d’Anne Chemin-Roberty

Publié ou mis à jour le 18 octobre 2017