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SOS agricultures et paysans

Michel Serres dans un interview d’octobre 2015 [1] fait de l’agriculture le bouleversement premier de l’histoire humaine. Nous citons :

" En quoi le monde a-t-il déjà changé ?

Il a changé de mille point de vue. D’abord le monde agricole. Au début du XXe siècle, la France comptait 75% d’agriculteurs. Aujourd’hui, seulement 0,8% ! La campagne, qui était un lieu de labeur, est devenue un lieu de vacances. Ce seul bouleversement est tout à fait considérable du point de vue de la planète, de l’alimentation, du climat. C’est un événement géant. J’ai appelé cela la disparition du néolithique. La seconde transformation est démographique. Quand je suis né (en 1930), il y avait moins de 2 milliards d’habitants. Nous sommes autour de 8 milliards aujourd’hui. (...) il n’y a pas beaucoup de vie humaine durant laquelle la démographie mondiale se multiplie deux fois par deux ! Ensuite, il y a l’espérance de vie. Elle était de 50 ans au début du siècle, elle est de 84 ans aujourd’hui. Cela a tout bouleversé !

Des données structurantes de nos sociétés ont été bouleversées...

(...) Avec la révolution dans l’agriculture, on a changé de monde. La nature, notre mère, est devenue notre fille. L’humanité s’est transformée... La liste est très longue et tout ce paquet de paramètres qui se transforment radicalement, à la fois dans son ampleur et sa rapidité, n’a pas d’équivalent dans l’histoire".

« Tout ce que l’on a appelé des crises - financières, agricoles, intellectuelles, économiques, pédagogiques, climatiques ... - ne sont finalement que les signes de ces transformations ».

Tout ou presque était déjà dans son livre à lire et relire : « Le contrat naturel ».

Notre billet du 12 février [2] disait « Contrairement aux agendas politiques et tous défis confondus, une hypothèse mérite attention : l’agriculture et les producteurs sont le maillon faible du système actuel ». Ils le sont d’abord et avant tout en raison de leur lent affaiblissement face à la place de plus en plus grande prise par des technologies coûteuses en argent et en carbone, par un décalage de plus en plus grand entre la configuration des exploitations et celle des marchés internationaux, par un endettement à la limite de l’excès, par des politiques publiques à courte vue depuis des décennies. Leur affaiblissement vient aussi d’une confrontation perdue d’avance avec le monde de l’industrie, des intermédiaires et de la distribution. Leur affaiblissement vient encore du déphasage entre le rythme effréné des affaires et le rythme lent de la nature. Le travail de la nature exclut que les agriculteurs aient la réactivité qu’exige le monde des affaires. Et s’y ajoute désormais que l’agriculture et les agriculteurs sont tant du côté des causes que des effets dans les questions climatiques qui ont fait l’objet de la COP 21.

Salon de l’agriculture, agriculture de salon ou de salle à manger ?

Depuis la COP 21, les alertes et les crises se multiplient et culminent au Salon international de l’Agriculture à Paris, exposition en version contemporaine depuis 1964. Et si, comme l’écrivait Jared Diamond en 1987 [3], « the adoption of agriculture, supposedly our most decisive step toward a better life, was in many ways a catastrophe from which we have never recovered ? With agriculture came the gross social and sexual inequality, the disease and despotism, that curse our existence ».

Il est souhaitable de lire l’article avant de crier au scandale. Car le vrai scandale, crime même [4], est le double sujet, les agricultures et les paysans du monde. Le grand temps est venu d’avoir le courage et la volonté de mettre la question agricole, des paysans, de la santé globale (des citoyens, des sociétés et des écosystèmes) immédiatement et simultanément sur les agendas de tous les parlements, de toutes les ONGs et de toutes les institutions internationales. Comme SOS, au sens primaire de la formule. Le point de passage obligé dans les débats : « l’exception agricole » [2]. Et tant qu’à faire, d’ajouter aussitôt sur la table la remise en question d’un libre-échange qui a perdu le sens tout à la fois de la liberté et de l’échange.

Il est encore possible de montrer à Jared Diamond qu’il n’avait pas tout à fait raison. Mais pour cela il faut la recentrer sur les fondamentaux, sur ce qui est son rôle premier. Il faut impérativement qu’elle permette de corréler durablement les ressources naturelles disponibles avec les besoins premiers de toutes les populations. Les produits agricoles ne sont pas des marchandises ordinaires, la terre n’est pas un casino. Nous devons imaginer et réunir un « alter-salon de l’agriculture », ou mieux encore, nous devons sortir l’agriculture du salon pour la ramener vers la salle à manger, et transformer une agriculture comme problème en des agricultures comme solution(s).

Ioan Negrutiu et François Collart Dutilleul, 2 mars 2016

Publié ou mis à jour le 4 mars 2016

Notes

[1Michel Serres, interview par David Solon, pour Terra Eco 71, oct 2015 ; http://www.terraeco.net/Michel-Serres-Le-monde-de-demain,61822.html

[2I. Negrutiu, Agriculture, producteurs et droit (http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/spip.php?article438) et F. Collart Dutilleul, Une exception agricole « à la française », Libération, 9 février 2016.

[3Jared Diamond, 1987, The worst mistake in the history of human race, Discover, May 1987, pp 66-68

[4Olivier Assouly et Gilles Fumey, Les fautes impardonnables de la FNSEA, Libération 3 mars 2016, pp16-17