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Le Capitalisme Naturel L’ère nouvelle des cueilleurs-transformateurs

Le Capitalisme Naturel

L’ère nouvelle des cueilleurs-transformateurs

« Le Présent n’est qu’un règlement de compte permanent »
(Philippe Aubert de Molay – « Boxer dans le vide »
Souffle court éditions - 2015)

Il y eut un temps béni. Celui où les hommes ignoraient qu’un jour il leur faudrait se soucier de l’accès aux ressources, d’en dresser un état précis et d’apprendre à les compter. Aujourd’hui, après quelques petits siècles passés à être déraisonnables, quelques « maudits few » conscients de l’urgence à agir, tentent de sensibiliser leurs concitoyens et incitent à l’action immédiate. Notre ressource la plus rare est le temps… La multiplicité des désordres et accidents climatiques est malheureusement un argument plus efficace que les alertes, les colloques et les livres de constats.

Et pourtant.
En 1784 (déjà), Buffon dans les « Epoques de la nature » [1], propose une septième époque qu’il baptise la période de l’homme. Il y écrit « la face entière de la terre porte la trace de l’homme ». Il y prétend même que la gestion globale des forêts peut être un régulateur climatique. Il sera combattu comme un adepte de la laïcisation de la science par ceux qui pensaient (au nom de je ne sais qui) que la nature était un don. A l’époque (déjà) l’approche naturaliste était souvent béate… on prétendait que la peau des melons étaient striées pour préfigurer les tranches facilitant leur consommation en famille ! C’est encore en 1784 (drôle de coïncidence), que James Watt dépose en Angleterre son brevet sur la machine à vapeur. Un assemblage de leviers articulés (parallélogramme de Watt) uniformisant le mouvement et le faisant fonctionner à vitesse constante. Le moteur industriel est né et remplace définitivement la roue hydraulique. Les usines vont vite s’équiper, les besoins en charbon vont exploser, le chemin de fer va se développer, les machines vont petit à petit remplacer la main d’oeuvre. L’homme va devenir surpuissant. Il va cesser de s’intéresser à autre chose que performer. Le mythe de Faust va prospérer et laissera l’homme sans repères pour sortir de sa chimère suicidaire.

Nous sommes au bout du processus. Il fait chaud, la mer monte, l’eau douce se raréfie, les terres arables sont devenues un business, la population connaît une croissance encore exponentielle, les frustrations explosent, de Calais à Lampedusa, derrière de vains barbelés l’Europe échoue. En deux siècles et demi de productivisme industriel l’humanité a été capable de faire reculer la misère, d’augmenter massivement la durée de vie humaine. Durant cette période, comme jamais avant et comme jamais plus après, les hommes ont vu leur nombre exploser, ont contribué à creuser de façon insensée les écarts entre les possédants et les asservis. Durant cette période les hommes ont pillé leur capital ressources et appauvri la biodiversité. Jamais ce « superprédateur » n’a détruit autant d’espèces vivantes dont parfois il ignorait même l’existence !

Qu’il était bon le temps de l’insouciance consumériste. Qu’il était bon de croire que les ressources étant infinies le paradigme de croissance le serait également ! On oublia, ou l’on préféra ignorer, combien la croissance était corrélée à la consommation énergétique comme elle l’est aujourd’hui à la capacité d’endettement des états. On assurait la croissance avec les gains de productivité et avec la croissance on achetait la paix sociale que la quasi gratuité énergétique rendait possible. On doit aujourd’hui l’acheter en s’endettant financièrement et écologiquement. Et l’on n’y arrive plus. On peut aussi s’en remettre à Dieu…ici ou là.

Dans les états occidentaux, toute une génération, héritière de la période d’après-guerre s’arroge un triple pouvoir : géographique, diplomatique et financier. Nos dirigeants et majoritairement tous les adultes aux responsabilités avons hérité de nos parents et de la période de colonisation le fait de vivre à crédit (la France n’équilibre plus son budget depuis 1981). Nous le faisons à la fois sur le dos des pays les plus pauvres (« riches » de leur main d’oeuvre peu chère et de leurs matières premières – minières et/ou agricoles) mais aussi et c’est très grave, en endettant nos enfants et petits enfants. Pour la jeunesse de nos pays l’accès au crédit, à l’emploi et au logement est devenu très difficile voire impossible. Les corporatismes de toute nature, les avantages acquis sont autant de forteresses imprenables condamnant la jeunesse à inventer de nouveaux modèles pour créer de nouvelles formes de richesse, pour prospérer différemment.

En plus de cette fracture intergénérationnelle qu’il est bien pratique de nier, c’est à un endettement à deux visages que nous devons faire face.
Le premier, la dette financière, qui se voit car elle se mesure. Les citoyens la comprennent vite quand ils n’arrivent plus à aider leurs enfants, quand leur pays n’arrive plus à s’endetter pour maintenir son niveau de richesse, payer ses fonctionnaires et verser les aides sociales.

Et l’autre l’endettement environnemental qui se perçoit plus difficilement. Les populistes de tout poil tiennent les lanceurs d’alerte pour des empêcheurs de prospérer en rond. Cette dette environnementale sera-t-elle niée encore longtemps ? Doit-on attendre de produire du Champagne dans le Kent et des Olives à Epernay ? Doit-on attendre que les zones de delta, les plus fertiles de notre planète soient régulièrement couvertes par la mer et deviennent impropres à toute culture ? Doit-on continuer de bétonner, encore et encore, la côte d’Azur ?

La dette financière des états et des citoyens pèse sur leur vie quotidienne alors que la dette environnementale (et éco-systémique) ne fait qu’être ressentie avec plus ou moins d’acuité. On la mesure avec brutalité lors des catastrophes climatiques ou industrielles.

Les effets néfastes des déséquilibres environnementaux ne sont pas comptabilisés (charges) pas plus que l’épuisement des ressources (stocks) ou la montée des périls (provision pour risques). Ces éléments cruciaux de notre réalité ne figurent pas dans les comptabilités (publiques comme privées) et ne sont pris en compte que très marginalement. On les appelle les externalités négatives… alors qu’elles sont intrinsèques au système qui refuse de les intégrer. Le PIB ne dit pas la réalité des prix, des coûts, la nature des dettes sur lesquelles se fonde notre « richesse ». Il nous faut passer d’une économie extractive et minière, à une économie circulaire qui stimule la collaboration tout en respectant les ressources et la valeur des territoires. Une économie où l’on accepte d’abandonner la pléthore (cet ADN muté de la croissance) à la frugalité, l’essence de la soutenabilité. Il nous faut une économie et une société qui se mettent au diapason de leurs ressources et donc de la biosphère.

Herman Daly [2] évoque le monde vide sur lequel s’est construit notre modèle économique actuel et le monde plein sur lequel, ce modèle, sans s’être modifié, envisage encore de prospérer à l’infini. Ce que Daly ne dit pas c’est que le monde plein génère la vacuité des esprits. La vacuité politique génère la montée des populismes, l’influence des lobbies et le poids des experts qui deviennent les nouveaux régents.
Le dogme n’a plus cours. Ce temps est révolu…Il faut se mettre au travail et donner aux décideurs les moyens de comprendre et de bonnes raisons d’agir. Les dogmatiques de tous horizons ont tous oublié que, tôt ou tard, ils devront financer leurs promesses…par la dette. Toujours elle. Ceux qui la contestent, à l’unisson de ceux qui la nient et de ceux qui prétendent la maitriser tous y succombent en omettant de prendre en compte la dette environnementale. Dans notre civilisation ce qui ne se mesure pas n’existe pas.

Pour ne plus faire de dette, le mieux est de prélever à une vitesse inférieure à la vitesse de reproduction de la ressource collectée. On comprend bien que la collecte de ressources fossiles est disqualifiée. Faire de la richesse revient aujourd’hui à faire de la valeur par la collaboration. Facile d’admettre donc que la prédation, réflexe de chasseurs, ne mène pas très loin (à l’échelle historique de l’homme)…juste une parenthèse de 10,000 ans qui s’achève actuellement. Après les chasseurs/cueilleurs, il y eut les chasseurs/mineurs. Trois petits siècles et puis s’en vont. Le temps est venu des cueilleurs/transformateurs. Respectons notre environnement, en prélevant seulement ce qui est nécessaire et, comme nous sommes au XXIe siècle, exploitons le capital de connaissances qui est le notre via les réseaux connectés et l’économie collaborative.

Devenons cueilleurs/transformateurs… de ressources matérielles et immatérielles en utilisant l’intelligence collective et les nouvelles technologies pour créer de la valeur. Réapprenons la sobriété. Cela doit être possible puisque nous avons conquis, et à quel prix, la productivité !

Inverser la courbe d’effondrement revient à réussir la quadrature du cercle. Faire preuve de volonté et de courage, être capable de décrypter la subtilité des interdépendances que génère la complexité du monde et surtout disposer des outils permettant aux décideurs (responsables) économiques et politiques de mettre en application des décisions pertinentes. Pour cela il leur faut des outils et les bons.

La rupture paradigmatique qu’appelle le (dys)fonctionnement de notre (in)humanité doit relever le défi de la compréhension des enjeux et du refus de la facilité. Dans le même temps il faudra être en mesure de :

  • Faire confiance à la jeunesse pour qu’elle pilote cette révolution.
  • Connaitre et traiter la connaissance comme une ressource (à préserver, développer, partager). Nous devons inventer ce nouveau capitalisme.
  • Apprendre à redécouvrir des millénaires de pratiques d’équilibre de l’homme avec la nature. Quand il ne pouvait pas faire autrement, l’homme a bien du s’adapter à elle.
  • Ne pas nier l’apport des nouvelles technologies mais les choisir pour servir un grand dessein.
  • Susciter l’enthousiasme qu’il y a à imaginer et inventer le monde d’après (le néolithique, le capitalisme...). Il faut donner envie d’avancer vers un futur plus désirable.

Nous sommes à l’aube d’une révolution aussi massive que la première révolution industrielle ou que la création de l’agriculture. Nous vivons le prémices d’une révolution du savoir, de l’intelligence collective, de l’autonomisation des productions. Une nouvelle cartographie des richesses, une nouvelle hiérarchie des valeurs est à l’œuvre. Il s’agit d’un mouvement à l’amplitude colossale qui ne permettra pas les retours en arrière. Soyons culturellement aptes à vivre cette irréversibilité.
Il faut cesser de disserter à l’envie sur le bon lexique, pour donner aux choses, aux notions et aux concepts les mots qui conviennent. Ce travail nécessaire et préalable a été fait. On n’ignore plus rien des subtilités qui différencient la résilience et la restauration. Mais bien rares sont ceux qui pourraient donner le cout de l’une et celui de l’autre !

La notion « d’anthropocène » nous renseigne avec intelligence et clarté sur l’origine du mal. Elle reste plus hypothétique sur ses conséquences notamment économiques. [3]

Désormais.
La richesse va être mesurée différemment, la dette environnementale ne pourra plus être occultée. Les outils qui sont développés par le réseau de l’Institut Michel Serres (IMS) sont nécessaires pour permettre aux décideurs de comprendre la valeur des ressources sur lesquelles ils peuvent compter à l’échelle de leur territoire et d’identifier l’impact des externalités dont ils doivent gérer les effets sans pouvoir intervenir, ou seulement marginalement, sur la cause. Cet état des stocks et des flux de ressources leur indique aussi à quel prix environnemental la richesse de leur territoire a été acquise et donc quelle dette environnementale et éco-systèmique ils ont contractée pour y parvenir. La parole citoyenne pourra enfin être entendue car elle sera fondée sur des bases claires et vérifiables. La complexité sera rendue intelligible et la décision publique ou économique ne pourra plus passer sous silence son cout environnemental. C’est l’objectif ultime du travail initié par l’IMS portant sur l’évaluation fine de l’état de santé des écosystèmes (avec par exemple une prise en compte du coût des services éco-systémiques) et de la mise en place d’une plateforme d’indicateurs permettant de leur donner une valeur. Il sera ainsi possible de pondérer la richesse d’un territoire à l’aune de sa dette financière et éco-systémique. Cet outil permettra également de lui donner un cadre légal et normatif à la fois nouveau et pertinent comme aide à la décision politique. Car il est question ici de la sécurité des territoires et de la souveraineté des pays sensés gérer avec cohérence et précision leur patrimoine naturel. Dans les pays où le droit existe les biens publics sont partiellement protégés. Dans les états défaillants, cette notion n’existe pas générant désespérances et violences.

C’est donc toute la géopolitique du XXIe siècle qui va être fondée sur la gestion des ressources, sur le niveau de richesse réelle des territoires et sur les nouveaux mouvements migratoires nés des conflits, des frustrations, de la faim et des désordres climatiques. La cartographie du monde pourrait bien en être radicalement modifiée et avec elle notre relation à l’espace, à sa gestion et à son appropriation collective.

Philippe Vieille
Chef d’entreprise
Membre de l’Institut Michel Serres
Membre du comité d’Orientation de l’ONG Green Cross France et Territoires

« Prendre en main notre destin commun n’est pas un sport de spectateur ! » (Lester Brown) [4]

Publié ou mis à jour le 6 octobre 2015

Notes

[1Les époques de la nature, Georges Louis Leclerc comte de Buffon
(De l’Imprimerie royale, 1780)

[2Economics for a full world, Herman Daly, Juin 2015

[3Grain Vapor Ray, Textures of the anthropocene – Collectif. MIT Press 2015

[4Great Transition, Lester Brown, 2014