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Post-ubérisation : lectures d’été

Pendant que l’ubérisation du monde est en marche forcée [1] et occupe nos esprits, Michel Serres et Benjamin Coriat pensent autrement.
Michel Serres, dans son dernier livre [2], imagine une nouvelle révolution — vision du et du être au monde dans laquelle la créativité serait totale, adaptative et inspirée par la diversité des perceptions de et par ce même monde. En cela, il nous livre un récit, une histoire, une « narrative » dont on a besoin pour ne pas se laisser enfermés par et dans cette « ubérisation » triomphante. Dans un même élan, Benjamin Coriat [3] raconte le retour des communs, ce construit social autour des ressources, de leur juste répartition sur la base des règles de gouvernance assumées par des communautés d’usagers, acteurs directes et concernés. Donc, encore et toujours une incitation forte à repenser nos manières de vivre ensemble pour sortir de l’« uber as usual » des stakhanovistes du profit, du dumping social et écologique. Voilà des pistes et des repères pour nos cadres éducatifs, de recherche, de pensée.
Eduquer et penser sur quoi ? Sur la transition post-ubérisation. Des chantiers entiers sont en cours, en voici quelques exemples.

« The Vermont Common Assets Trust pilot program » [4] est un programme qui propose depuis 2007 d’introduire dans la Constitution de l’état de Vermont une démarche participative et collective de décision pour une gestion en commun des ressources du territoire (« common property of all Vermonters  ») ne faisant pas objet de propriété privée.

En Nouvelle Zélande, la dernière constitution du pays s’appelle la «  Resources Management Act (RMA) » [5], entrée en vigueur en 1991. Sa ratification a été précédé par un travail structuré et largement financé d’exploration de nouvelles approches de gestion des ressources, inspirée par des concepts de souténabilité, mais aussi par des idées d’efficience et de responsabilité (« accountability »). La RMA prend en compte une série d’éléments, comme la reconnaissance de la valeur intrinsèque des écosystèmes, la dépendance des activités humaines des ressources naturelles et du maintien de la qualité de l’environnement, de la nécessité de les préserver pour ainsi protéger des patrimoines historiques et des droits coutumiers et des générations futures.

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(source image : The Economist)

Enfin, dans le registre conceptuel, le programme « Great transition initiative », impulsé par le Club de Rome, se penche sur «  the promise and lure of the times ahead » [6], on parle de « economics versus the economy » [7], ou alors des « limits to investment in the Anthropocene » [8].
Nous avons déjà présenté ce programme via les idées de Herman Daly : « une économie pour un monde plein » [9]. Mais nous en avons également dressé les contours à l’occasion du bilan « Anthropocene », à Berlin en 2014 (voir JL Weber et I. Negrutiu ; [10]).
Pour un monde avec des ressources physiques finies dans lequel la financiarisation débridée ne veut pas se fixer des limites, Fullerton [11] ne va pas par quatre chemins : il insiste sur l’urgence de stopper net les systèmes de spéculation financière.
On peut conclure avec Polanyi qui disait : « the true nature of the system under which we were living was not realized until it failed »,
Penser et éduquer, l’été peut porter bon conseil.
Voir aussi [12].

Ioan Negrutiu, Lyon 6 juillet 2015

Publié ou mis à jour le 7 juillet 2015

Notes

[1Teboul Bruno et Picard Thierry. Ubérisation = économie déchirée ?, Kawa Ed, 2015

[2Serres Michel, Le gaucher boiteur, Le Pommier, 2015

[3Coriat Benjamin, Le retour des communs. Les Liens qui libèrent, 2015

[4Farley, J., Costanza, R., Flomenhoft, G., & Kirk, D. (2015) The Vermont Common Assets Trust : An institution for sustainable, just and efficient resource allocation. Ecological Economics, 109, 71–79

[5The Resource Management Act 1991, New Zealand, (http://en.wikipedia.org/wiki/Resource_Management_Act_1991).

[6Raskin P, Banuri T, Gallopin, Gutman P, Hammond A, Kates R, Swart R, 2015, Great transition, the promise and lure of the times ahead. http://www.greattransition.org/gt-essay

[7Rees W, 2015, Economics versus the economy, http://www.greattransition.org/publication/economics-vs-the-economy

[8Fullerton J, 2015, Limits to investment : finance in the Anthropocene. http://www.greattransition.org/publication/limits-to-investment

[10Les grands entretiens, cycle réalisé par Patrick Degeorges - avec Ioan Negrutiu et Jean-Louis Weber, http://humanitesenvironnementales.fr/fr/les-ressources/les-grands-entretiens?page=3

[11Fullerton J, 2015, Limits to investment : finance in the Anthropocene. http://www.greattransition.org/publication/limits-to-investment

[12Weber J.-L., Fernandez Fernandez E., Malwé C., Salles J.-L., Collert Dutilleul F. et Negrutiu I. (2014), « A Natural Resource-Systems approach : Targeting the Ecological Transition at the Regional Scale », 143-168.
Clappe et al. (2014), « Pour une démocratie socio-environnementale : cadre pour une plate-forme participative sur la « transition écologique », 87-112.
« Penser une démocratie alimentaire /Thinking a food democracy – Propositions Lascaux entre ressources naturelles et besoins alimentaires », Collart Dutilleul F. et Bréger T. (dir.), éd. Inida, San José, Costa Rica, 504 p. L’ouvrage est en open acess à partir du lien : http://f.hypotheses.org/wpcontent/blogs.dir/1874/files/2014/07/DemocratieAlimentaireVol2-24feb2014.pdf