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Quelle philosophie pour adapter notre économie ?

Un changement de philosophie est nécessaire pour adapter notre économie à un « monde plein », selon Herman Daly

Herman Daly, prolifique économiste de l’environnement, a publié ce mois-ci un essai intitulé « Une économie pour un monde plein » (Economics for a full world), sur le site de Great Transition Initiative (Initiative pour une grande transition).

Les réflexions de Daly s’inscrivent parfaitement dans la démarche et les missions que s’est fixées l’Institut Michel Serres (IMS), dont le but est de redéfinir les champs conceptuels et opérationnels autour de la question des ressources. Celles-ci doivent être préservées en adaptant les activités humaines, et allouées de manière équitable pour subvenir aux besoin de l’humanité. Tout comme l’IMS, Daly présente une vision nécessairement pluridisciplinaire, dans laquelle s’inscrivent des concepts économiques, mais aussi des propositions concrètes ayant trait aux politiques publiques. Il n’omet pas non plus de faire le lien avec la philosophie et l’éthique. Cette brève tente de résumer les idées principales que Daly développe dans son essai.

Une « croissance non économique » dans un « monde plein »

L’essai de Daly rappelle d’abord que l’économie est un sous-système de l’écosphère, elle-même un système physique dont les ressources sont finies. Considérant cela, Daly oppose le « monde vide » au « monde plein ». Dans le premier, la « taille » de l’économie est négligeable par rapport à l’écosphère : l’utilisation des ressources due à l’activité économique a un faible impact sur l’écosphère, et les facteurs limitants de l’économie sont la disponibilité du capital et du travail. À l’inverse, dans un « monde plein », le capital et le travail sont abondants par rapport aux ressources naturelles, qui constituent alors le facteur limitant de l’activité économique.

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Illustration des concepts de « monde vide » (gauche) et de « monde plein » (droite), avec les ressources halieutiques et la pêche. (Image : GTI ; licence CC BY-NC-ND)

Les outils et concepts économiques traditionnels utilisés actuellement, explique Daly, furent développés lorsque nous vivions dans un « monde vide » et la plupart des économistes continuent de considérer que la situation est inchangée, alors que nous sommes aujourd’hui passés à un « monde plein ». Or, les avantages et inconvénients de l’activité économique varient selon le monde dans lequel on vit. Ainsi, passé un certain point, la croissance du PIB devient une « croissance non économique » : un régime sous lequel les inconvénients de la croissance ont surpassé ses avantages. Plus le PIB mondial grandit, plus les inconvénients se font ressentir, jusqu’à atteindre la « frontière du désastre écologique », où les dégradations environnementales auront atteint un point de non retour et créeront une réaction en chaîne jusqu’à l’effondrement de notre niche écologique.

Reconsidérer la place de l’économie dans la biosphère et redéfinir sa « fin ultime »

Daly considère que pour sortir de cette situation, il nous faut intégrer les concepts d’économie et d’écosphère. La posture théorique qu’il prône est celle du « sous-système économique en état stationnaire », selon laquelle l’économie et l’écosphère sont des systèmes qualitativement différents, bien qu’interdépendants. La frontière entre ces deux systèmes se doit d’être définie afin d’optimiser à la fois le bien-être de l’homme et la capacité de l’écosystème à se maintenir, se régénérer, et fournir ce dont le sous-système économique a besoin pour fonctionner. Ainsi, par exemple, dans une économie en état stationnaire, le taux de naissances serait égal au taux de décès, et la production égale à la dépréciation. Tous ces taux seraient faibles, puisque qu’un tel régime favoriserait la longévité des personnes et des biens, tout en minimisant les flux de matériaux et optimisant les stocks pour garantir une vie prospère.

Afin de favoriser une transition vers une économie en état stationnaire, Daly émet une liste de dix mesures concrètes (par exemple, la stabilisation de la population mondiale, la réforme des systèmes de comptabilité nationale, etc.). Mais, surtout, il considère que pour pouvoir être menées à bien, ces propositions doivent s’inscrire à l’intérieur d’une nouvelle vision philosophique et de nouveaux principes éthiques. En particulier, la « fin ultime » (summum bonum) de l’économie politique se doit d’être redéfinie. Et ce sont les valeurs éthiques qui permettront de hiérarchiser les fins intermédiaires (santé, bien-être, confort, conservation de l’environnement, etc.) permettant de tendre vers la fin ultime. L’économie politique tient une place centrale, puisqu’elle permet de mettre à disposition des moyens matériels, technologiques et politiques pour atteindre ces fins intermédiaires.

Cette fin ultime, dont la place est aujourd’hui tenue par « la croissance infinie du PIB », ou encore « toujours plus pour toujours plus de monde, et ce, indéfiniment », se doit donc d’être redéfinie pour effectuer une transition et guider les politiques publiques. Daly conclut son essai avec la proposition de fin ultime suivante : « maximiser le nombre de vies bénéficiant d’un niveau de richesse suffisant pour être qualifiées de “bonne vie” ». Cette formulation offre, pour Daly, les avantages de laisser ouvert le débat sur ce que constitue une « bonne vie » et de conditionner la « maximisation » aux contraintes qu’impose la biosphère.

David Acunzo, 18 juin 2015

Publié ou mis à jour le 18 juin 2015